Les plus grandes pensées

Poussière d'étoile

« Les plus grands évènements et les plus grandes pensées – mais les plus grandes pensées sont les plus grands évènements – sont compris le plus tard : les générations qui leur sont contemporaines ne vivent pas ces évènements, elles vivent à côté. Il arrive ici quelque chose d’analogue à ce que l’on observe dans le domaine des astres. La lumière des étoiles les plus éloignées parvient en dernier lieu aux hommes ; et avant son arrivée, les hommes nient qu’il y ait là … des étoiles. « Combien faut-il de siècles à un esprit pour être compris ? » – c’est là aussi une mesure, un moyen de créer un rang et une étiquette, qui fait défaut : pour l’esprit et l’étoile. »

Friedrich Nietzsche, « Par-delà le bien et le mal », 285.

Connaissance et puissance

Julius Evola - "Le yoga tantrique"« En donnant, comme nous l’avons vu, une valeur particulière à l’action réalisatrice, le tantrisme reprend sous une forme accentuée une conception, ou une idée de la connaissance, qu’on peut dire « traditionnelle » : elle est attestée, en effet, non seulement dans l’aire hindoue depuis les origines, mais aussi dans d’autres civilisations traditionnelles de type supérieur qui se sont développées avant l’avènement de la civilisation moderne, et où il s’agissait d’une connaissance non pas profane mais métaphysique. Il n’est pas inutile d’indiquer brièvement les implications de cette conception.

Pour ce qui est de l’Inde, elle a connu une métaphysique qui se base sur la « révélation » (âkâçâni çruti), ce terme étant pris ici dans un sens différent de celui qui a dans les religions monothéistes, où il se rapporte à quelque chose que la divinité a fait connaître à l’homme et que celui-ci doit accepter purement et simplement, et où une organisation (l’Eglise chrétienne par exemple) en garde le dépôt sous forme de dogme.

La çruti est, au contraire, l’exposé de ce qui a été « vu » puis révélé (rendu connu) par certaines personnalités, les rshi comme on les appelle, dont la haute stature sert de base à la tradition. Rshi, de drç = voir, veut dire exactement « celui qui a vu ». Les Vedas eux-mêmes, considérés comme le fondement de toute la tradition orthodoxe hindoue, tirent leur nom de vid, qui veut dire voir et, en même temps, savoir : un savoir éminent et direct qui, par analogie, est assimilé à un voir ; dans l’Occident ancien, d’ailleurs, dans l’Hellade, la notion d’ « idée » en est l’équivalent, qui, par sa racine id, identique à celle du sanscrit vid (d’où vient Veda), renvoie aussi à une connaissance par vision.

La tradition, sous forme de çruti, enregistre donc et propose ce que les rshi ont « vu » directement, selon une vision qui se rapporte à un plan supraindividuel et suprahumain. La base de toute la métaphysique hindoue, dans ce qu’elle a d’intérieur et d’essentiel, n’est rien d’autre.

Devant un savoir qui se présente en ces termes, on doit avoir la même attitude que devant quelqu’un qui affirme qu’il y a des choses précises dans un continent que soi-même on ne connaît pas, ou devant un physicien qui expose les résultats de certaines de ses expériences. On peut y prêter foi en s’en remettant à l’autorité et à la véracité du témoignage, ou on peut vérifier personnellement la vérité de ce qui a été rapporté, soit en entreprenant un voyage, soit en réunissant toutes les conditions nécessaires pour accomplir soi-même une expérience de laboratoire. Devant ce que dit un rshi, à moins de refuser de se désintéresser de tout ce qui a un lien quelconque avec une « métaphysique », ce sont là les deux seules attitudes sensées à adopter, car il ne s’agit pas de concepts abstraits, de « philosophie » au sens moderne, ou de dogmes, mais bien d’une matière dont l’existence est vérifiable, où la tradition offre même les moyens et indique les disciplines grâce auxquels on est en état de vérifier de façon évidente, directe et personnelle, la réalité de ce qui est communiqué. Il semble que, dans l’Occident chrétien, pareil point de vue expérimental n’ait été admis que pour la mystique (laquelle, cependant, ne fait pas partie du genre de connaissances dont nous nous occupons, à cause de son fond plus émotif que noétique, et du cadre « religieux » et non métaphysique qui est le sien) que la théologie définit comme cognitio experimentalis Dei, la désignant ainsi comme quelque chose qui va au-delà tant du simple « croire » que de l’agnosticisme.

Or, l’orientation des Tantra s’inscrit dans cette ligne. Ils affirment à maintes reprises qu’un simple exposé théorique de la doctrine n’a aucune valeur ; que ce qui importe pour eux, c’est surtout la méthode pratique de réalisation, les moyens et « rites » à l’aide desquels certaines vérités peuvent être reconnues comme telles. C’est pourquoi ils aiment à se définir comme sâdhana-çâstrasâdhana vient de la racine sâdh qui veut dire application du vouloir, effort, exercice, activité dirigée vers l’obtention d’un résultat donné. C’est un auteur tantrique qui souligne que « la raison de l’incompréhension des principes du tantrisme (tantra-çâstra) réside dans le fait qu’ils ne deviennent intelligibles qu’à travers le sâdhana ». Il ne suffit pas ainsi, par exemple, de s’en tenir à la théorie selon laquelle le Moi profond – l’âtman – et le principe de l’univers, le Brahman, sont une même chose, ou de « rester à ne rien faire en pensant de façon vague au grand éther fait de conscience » ; les Tantra refusent de considérer cela comme une connaissance. L’homme doit, au contraire, se transformer, donc agir, pour connaître vraiment. D’où le mot d’ordre de Kriyâ, ou action. Le tantrisme bouddhique, le Vajrayâna, exprime cette même idée de façon crue, plastique, en la symbolisant par l’union sexuelle de la « méthode efficace » (upâya) et de la connaissance illuminante prajnâ, dans laquelle la première joue le rôle masculin.

Les formes supérieures du tantrisme adoptent le même point de vue, dans le culte d’abords et, en outre, non seulement en métaphysique, dans la connaissance sacrée et transfigurante, mais aussi dans leur conception de la connaissance de la nature. Pour ce qui est du culte, nous verrons le sens spécial que prend pûjâ dans le tantrisme, avec un ensemble d’évocations et d’identifications rituelles et magiques. Par ailleurs, le principe tantrique veut qu’on ne puisse adorer un dieu qu’en « devenant » ce dieu, ce qui nous renvoie une nouvelle fois à l’expérimentation et qui tranche avec les cultes religieux de type dualiste.

En ce qui concerne les sciences de la nature, il y aurait long à en dire et il faudrait insister de façon générale sur l’opposition entre la connaissance à caractère « traditionnel » et la connaissance de type moderne, dite « scientifique ». Ici, le tantrisme n’est pas seul en question ; il se réfère aux traditions qui l’ont précédé et dont il a repris, adopté et développé les enseignements et principes fondamentaux pour fixer sa cosmologie et sa doctrine de la manifestation.

Voici, brièvement, la situation. Dans la perspective moderne (qui caractérise, du point de vue hindou, la phase la plus poussée de l’« âge sombre »), l’homme peut connaître directement la réalité dans les seuls aspects qui lui en sont révélés par les sens et leurs prolongements que sont les instruments scientifiques – dans ses aspects « phénoménaux », pour emprunter la terminologie d’une certaine philosophie. Les sciences « positives » réunissent et ordonnent les faits de l’expérience sensorielle, après avoir procédé à un certain tri parmi ceux-ci (excluant ceux qui ont un caractère qualitatif, et n’adoptant que ceux qui sont susceptibles d’être mesurés, « mathématisés »), puis aboutissent par la méthode inductive à certaines connaissances et à certaines lois qui, en elles-mêmes, ont un caractère abstrait, conceptuel : elles ne correspondent plus à une intuition, à une perception directe, ou une évidence intrinsèque. Leur vérité est indirecte et conditionnée ; elle dépend de vérifications expérimentales qui, à un moment donné, peuvent imposer aussi la révision complète du système précédent et sa refonte dans de nouvelles dimensions.

Dans le monde moderne, outre les sciences de la nature, il y a la « philosophie » ; mais ce caractère d’abstraction et de pure spéculation conceptuelle est encore plus visible chez elle ; spéculation qui, d’ailleurs, se morcelle en une multiplicité discordante de systèmes élaborés par des penseurs isolés dont la subjectivité divagante des « philosophes » ignore les limites imposées par la méthode scientifique moderne. Il faut donc reconnaître que le monde de la philosophie est « irréaliste » au plus haut point. L’alternative semble être la suivante : ou une connaissance directe et concrète liée au monde sensoriel, ou une connaissance qui prétend aller au-delà du monde « phénoménal » et de l’apparence, mais qui est abstraite, cérébrale, uniquement conceptuelle et hypothétique (philosophie et théories scientifiques).

Cela signifie qu’a été abandonné l’idéal d’un « voir » ou d’un connaître direct portant sur l’essence de la réalité et ayant un caractère « noétique » objectif ; idéal qu’avait encore conservé la conception médiévale de l’intuitio intellectualis. Il est intéressant de voir que, dans la philosophie critique européenne (Kant), l’intuition intellectuelle est considérée comme la faculté qui, précisément, pourrait saisir, non les « phénomènes », mais les essences, la « chose en soi », le noumène ; mais cela uniquement afin d’en priver l’homme (comme l’avait déjà fait la scolastique) et pour mettre en lumière, par contraste, ce qui, selon Kant, serait seul possible pour l’humain : la simple connaissance sensorielle et le savoir scientifique, dont nous avons indiqué le caractère abstrait, non intuitif, et le fait qu’ils peuvent montrer, avec un haut degré de précision, comment agissent les forces de la nature, mais non ce qu’elles sont.

Or, les enseignements sapientiaux, et donc ceux de l’Inde, estiment que cette limite peut être franchie. Comme nous le verrons, on peut dire du yoga classique qu’il offre dans ses articulations yogânga des méthodes pour la dépasser systématiquement. Le principe fondamental est le suivant : il n’existe pas un monde des « phénomènes », des apparences sensibles, et, derrière celui-ci, impénétrable, la réalité vraie, l’essence ; il existe une donnée unique, qui possède diverses dimensions, et il existe une hiérarchie de formes possibles dans l’expérience humaine (et surhumaine) où ces dimensions se découvrent peu à peu jusqu’à permettre de percevoir directement la réalité essentielle. Le type, ou idéal, de connaissance qu’est la connaissance directe (sâkshâtkrta, aparokshajnâna) d’une expérience réelle et d’une évidence immédiate (anubhava), subsiste dans chacun de ces divers degrés. Comme on l’a dit, l’homme ordinaire, surtout celui des temps derniers, du kali-yuga, n’a une connaissance de ce genre que dans l’ordre de la réalité physique sensorielle. Le rshi, le yogin ou le siddha tantrique vont plus loin dans le cadre de ce qu’on peut définir comme une « experimentalism » intégral et transcendantal. Il n’existe pas, de ce point de vue, une réalité relative et, au-delà, une réalité absolue impénétrable, mais il y a pour percevoir une réalité unique, un mode fini, relatif, conditionné, et un mode absolu.

Le lien direct entre cette théorie traditionnelle de la connaissance et l’exigence pratique que le tantrisme met au premier plan est évident. En effet, il s’ensuit que toute voie vers une connaissance supérieure est conditionnée par une transformation de soi-même, par un changement existentiel et ontologique de niveau, donc par l’action, le sâdhana. Cela est en net contraste avec la situation générale du monde moderne. En fait, il est évident que si, par ses applications techniques, la connaissance moderne de type « scientifique » donne à l’homme des possibilités multiples et grandioses sur le plan pratique et matériel, elle le laisse démuni sur le plan concret. Par exemple, si, dans le domaine de la science moderne, l’homme arrive à connaître approximativement la marche et les lois de constance des phénomènes physiques, sa situation existentielle n’en est pas changée pour autant. En premier lieu, les éléments fondamentaux de la physique la plus avancée ne sont qu’intégrales et fonctions différentielles, c’est-à-dire des entités algébriques dont, en toute rigueur, l’homme ne peut même pas affirmer qu’il en a une image intuitive ni même un concept, car ce sont de purs instruments de calcul (l’« énergie », le « masse », le constante cosmique, l’espace courbe, etc., ne sont que des symboles verbaux). En deuxième lieu, après avoir « connu » tout cela, le rapport réel de l’homme avec les « phénomènes » n’est pas changé ; et cela vaut même pour le savant qui élabore des connaissances de ce type et pour le créateur de cette technique : le feu continuera à les brûler ; les modifications organiques et les passions à troubler leur âme ; le temps à les dominer de sa loi ; le spectacle de la nature ne leur dira rien de nouveau, au contraire, il leur apportera moins qu’à l’homme primitif car la « formation scientifique » de l’homme civilisé moderne désacralise entièrement le monde, le pétrifie dans le fantasme d’une extériorité pure et muette qui, à part le savoir de type scientifique, n’admet au plus que des faits subjectifs, tels que les émotions esthétiques et lyriques du poète et de l’artiste qui n’ont évidemment valeur ni de science, ni de métaphysique.

L’alibi le plus courant de la science moderne porte sur la puissance, et cet argument mérite d’être pris en considération dans le contexte présent, étant donné le rôle que jouent dans le tantrisme et dans les courants semblables la Çakti en tant que puissance et les siddhi, les « pouvoirs ».

La science moderne, prétend-on, prouverait sa valeur par les résultats positifs qu’elle a obtenus et, en particulier, en mettant à la disposition de l’homme une puissance dont on dit qu’on n’a jamais vu sa pareille dans toutes les civilisations précédentes. Mais il y a là un malentendu sur ce qu’on entend par puissance ; on ne fait pas la différence entre la puissance relative, extérieure, inorganique, conditionnée et la puissance vraie. Il est évident que toutes les possibilités qu’offrent la science et la technique à l’homme du kali-yuga ressortissent exclusivement du premier type de puissance ; l’action réussit uniquement parce qu’elle se conforme à des lois déterminées que les recherches scientifiques lui ont signalées, qu’elle présuppose et respecte scrupuleusement. Il n’existe donc pas une relation directe entre cette action et l’homme, le Moi et sa volonté libre ; entre l’un et l’autre il y a, au contraire, une série d’intermédiaires qui ne dépendent pas du Moi et qui sont cependant nécessaires pour atteindre à ce qu’on veut. Il ne s’agit pas seulement d’engins et de machines, mais bien de lois, de déterminismes naturels qui sont tels qu’ils sont mais pourraient être autrement, qui restent incompréhensibles dans leur essence, ce qui fait qu’au fond cette sorte de puissance de type mécanique reste précaire. Elle n’appartient en aucune manière au Moi et n’est pas puissance sienne. Ce qui a été dit de la connaissance scientifique s’applique ici aussi : elle ne change pas la condition humaine, la situation existentielle de l’individu, et ne présuppose ni n’exige aucun changement en de domaine. C’est une chose surajoutée, juxtaposée, qui ne comporte aucune transformation de ce qu’on est. Personne ne peut affirmer que l’homme fait montre de supériorité quand, employant un moyen technique quelconque, il devient capable de ceci ou de cela : maître de la bombe atomique, capable de désintégrer une planète en appuyant sur un bouton, il ne cesse d’être un homme et de n’être qu’un homme. Il y a pire : s’il arrivait que, par quelque cataclysme, les hommes du kali-yuga fussent privés de toutes leurs machines, ils se trouveraient probablement, dans la plupart des cas, dans un état de plus grande impuissance devant les forces de la nature et des éléments, que le primitif non civilisé. Parce que les machines, justement, et le monde de la technique ont atrophié les vraies forces humaines. On peut dire que c’est par un véritable mirage luciférien que l’homme moderne a été séduit par la « puissance » dont il dispose et dont il est fier.

Tout autre est la puissance qui ne suit pas les lois de la nature, mais les plie, les change, les suspend et qui appartient directement à certains êtres supérieurs. Cette puissance, cependant, comme la connaissance dont on a parlé, est subordonnée au changement de la condition humaine, au changement de la limite constituée par le Moi que les hindous appellent « physique » (bhûtâtman = Moi élémentaire). L’axiome de tout le yoga, du sâdhana tantrique et des disciplines analogues est nietzschéen : « L’homme est quelque chose qui peut être dépassé », mais il est prit très au sérieux. De même que, dans l’initiation en général, on admet pas que la condition humaine soit un destin, on accepte pas de n’être qu’un homme. Le dépassement de la condition humaine qu’envisagent ces disciplines est aussi, à des degrés divers, la condition nécessaire pour l’obtention d’une puissance authentique, pour l’acquisition des siddhi. À proprement parler, les siddhi ne sont pas un but (les considérer comme tel est au contraire bien souvent tenu pour une déviation), elles découlent comme une conséquence naturelle du status existentiel et ontologique supérieur auquel on atteint et, loin d’être surajoutées et extrinsèques, elles sont le sceau d’une supériorité spirituelle (il est intéressant de voir que siddhi signifie non seulement « pouvoirs extraordinaires », mais aussi « perfections »). Elles sont personnelles, intransmissibles, et non « démocratisables ».

C’est là donc la différence profonde qui distingue les deux mondes, le traditionnel et le moderne. La connaissance et le pouvoir cultivés par le monde moderne sont « démocratiques », ils sont à la disposition de quiconque a suffisamment d’intelligence pour faire siennes dans les établissements d’enseignement les vues des sciences modernes sur la nature ; il suffit d’une certaine adresse qui n’engage nullement le noyau le plus profond de l’être pour savoir adopter les moyens d’action mis à la disposition de la technique : un pistolet aura le même effet entre les mains d’un fou, d’un soldat ou d’un grand homme d’état, et de même chacun d’eux peut être transporté par avion en quelques heures d’un continent à l’autre. On peut dire que cette « démocratie » même est le principe guide de l’organisation systématique de la science de type moderne et de la technique. Tandis que, dans l’autre cas, comme nous l’avons vu, la différence réelle entre les êtres est la base d’une connaissance et d’un pouvoir inaliénables, non communicables, donc exclusifs et « ésotériques » par leur nature même et non par artifice : il s’agit d’une culmination exceptionnelle qui ne peut se partager avec toute une société. On ne peut offrir à la société que des possibilités d’ordre inférieur ; celles, précisément, qui se sont développées jusqu’à la fin du dernier âge, dans une civilisation qui, en effet, ne ressemble à aucune autre. Dans les civilisations traditionnelles, ces possibilités matérielles mises à part (dont les limites étroites étaient dues surtout au peu d’intérêt qu’on leur portait), qui le voulait pouvait développer des activités artistiques (souvent à un point remarquable, en particulier en architecture) et, en général, celle-ci étaient caractérisées par les différentes possibilités qu’offrait une vie essentiellement orientée par et vers le haut. Ce climat s’est maintenu en plusieurs pays jusqu’à des temps relativement récents. »

Julius Evola, « Le yoga tantrique », Fayard 1984, « Connaissance et puissance », pp. 24-33.

Le Chemin de campagne

29/01/2010 Mathieu 7 commentaires

Hakkespett - Kittelsen« Il quitte à sa porte le Jardin du Château et court vers les terres humides d’Ehnried. Par-dessus le mur, les vieux tilleuls du Jardin le regardent s’éloigner, soit qu’aux environs de Pâques il allonge son trait clair entre les champs déjà verts et les prairies renaissantes ou qu’à Noël il disparaisse derrière la première colline parmi les tourbillons de neige. A partir de la croix, il tourne vers la forêt. À sa lisière il salue en passant un grand chêne, sous lequel est un banc tout juste équarri.

Parfois reposait sur le banc tel ou tel des écrits des grands penseurs, qu’une jeune gaucherie essayait de déchiffrer. Quand les énigmes se pressaient et qu’aucune issue ne s’offrait, le chemin de campagne était d’un bon secours. Car, sans rien dire, il conduit nos pas sur sa voie sinueuse à travers l’ étendue de ce pays parcimonieux.

C’est toujours a nouveau que la pensée, aux prises avec les mêmes écrits ou avec ses propres problèmes, revient vers la voie que le chemin trace à travers la plaine. Il demeure, sous les pas, aussi près de celui qui pense que du paysan qui s’en va faucher aux premières heures du matin.

Plus souvent avec les années le chêne au bord du chemin ramène nos pensées vers les jeux de l’enfance et les premiers choix. Quand parfois, au cœur de la forêt, un chêne tombait sous la cognée, mon père aussitôt partait, traversant futaies et clairières ensoleillées, à la recherche du stère de bois accordé à son atelier. C’est là, dans son atelier, qu’il travaillait, attentif et réfléchi, dans les intervalles de son service à l’horloge de la tour et aux cloches qui, l’une comme les autres, ont leur relation propre au temps et à la temporalité.

Cependant, dans l’écorce du chêne, les gamins découpaient leurs bateaux qui, munis d’un banc de rameur et d’ un gouvernail, flottaient sur la rivière Mettenbach ou dans le bassin de l’école. Dans ces jeux, les grandes traversées arrivaient encore facilement à leur terme et retrouvaient la rive. La part de rêve qu’elles contenaient demeurait prise dans le vernis brillant, encore à peine discernable, qui recouvrait toutes choses. L’espace qui leur était ouvert n’allait pas plus loin que les yeux et la main d’une mère. Tout se passait comme si sa sollicitude discrète veillait sur tous les êtres. Ces traversées pour rire ne savaient rien alors des expéditions au cours desquelles tous les rivages restent en arrière. Cependant la dureté et la senteur du bois de chêne commençaient à parler, d’une voix moins sourde, de la lenteur et de la constance avec lesquelles l’arbre croit. Le chêne lui-même disait qu’une telle croissance est seule à pouvoir fonder ce qui dure et porte des fruits ; que croître signifie : s’ouvrir à l’immensité du ciel, mais aussi pousser des racines dans l’obscurité de la terre ; que tout ce qui est vrai et authentique n’arrive à maturité que si l’homme est disponible à l’appel du ciel le plus haut, mais demeure en même temps sous la protection de la terre qui porte et produit.

Cela, le chêne le dit toujours au chemin de campagne, qui passe devant lui sûr de sa direction. Le chemin rassemble ce qui a son être autour de lui ; et, à chacun de ceux qui le suivent, il donne ce qui lui revient. Les mêmes champs, les mêmes pentes couvertes de prairies font escorte au chemin de campagne en toute saison, proches de lui d’une proximité toujours autre. Que la chaîne des Alpes au-dessus des forêts s’efface dans le crépuscule du soir, que, là ou le chemin se hisse sur une colline, l’alouette au matin s’élance dans le ciel d’été, que le vent d’est souffle en tempête de la région du village maternel, que le bûcheron, à la tombée de la nuit, traîne son fagot vers l’être, que le char de la moisson rentre à la ferme en vacillant dans les ornières du chemin, que les enfants cueillent les premières primevères au bord des prés, que tout le long du jour le brouillard promène sur la vallée sa sombre masse, toujours et de tous côtés c’est le Même qui nous parle autour du chemin.

Le Simple garde le secret de toute permanence et de toute grandeur. Il arrive chez les hommes sans préparation, bien qu’il lui faille beaucoup de temps pour croître et mûrir. Les dons qu’il dispense, il les cache dans l’inapparence de ce qui est toujours le Même. Les choses à demeure autour du chemin, dans leur ampleur et leur plénitude, donnent le monde. Comme le dit le vieux maitre Eckhart, auprès de qui nous apprenons à lire et à vivre, c’ est seulement dans ce que leur langage ne dit pas que Dieu est vraiment Dieu.

Mais le chemin ne nous parle qu’aussi longtemps que des hommes, nés dans l’air qui l’environne, ont pouvoir de l’ entendre. Ils sont les servants de leur origine, mais non les esclaves de l’artifice. C’est en vain que l’homme par ses plans s’efforce d’imposer un ordre à la terre, s’il n’ est pas ordonné lui-même à l’appel du chemin. Le danger menace, que les hommes d’aujourd’hui n’aient plus d’oreille pour lui. Seul leur parvient encore le vacarme des machines, qu’ils ne sont pas loin de prendre pour la voix même de Dieu. Ainsi l’homme se disperse et n’a plus de chemin. A qui se disperse le Simple paraît monotone. La monotonie rebute. Les rebutés autour d’eux ne voient plus qu’uniformité. Le Simple s’est évanoui. Sa puissance silencieuse est épuisée.

Le nombre de ceux qui connaissent encore le Simple comme un bien qu’ils ont acquis diminue sans doute rapidement. Mais partout ces peu nombreux sont ceux qui resteront. Grâce à la puissance tranquille du chemin de campagne, ils pourront un jour survivre aux forces gigantesques de l’énergie atomique, dont le calcul et la subtilité de l’homme se sont emparés pour en faire les entraves de son œuvre propre.

La parole du chemin éveille un sens, qui aime l’espace libre et qui, à l’endroit favorable, s’élève d’un bond au-dessus de l’affliction elle-même pour atteindre à une sérénité dernière. Celle-ci s’oppose au désordre qui ne connait que le travail, à l’affairement qui, recherché pour lui-même, ne produit que le vide.

Dans l’air, variable avec les saisons, du chemin de campagne prospère une gaieté qui sait et dont la mine paraît souvent morose. Ce gai savoir est une sagesse malicieuse*. Nul ne l’obtient qui ne l’ait déjà. Ceux qui l’ont le tiennent du chemin de campagne. Sur sa voie la tempête d’hiver et le jour de la moisson se croisent, la turbulence vivifiante du printemps et le déclin paisible de l’automne se rencontrent, l’humeur joueuse de la jeunesse et la sagesse de l’âge échangent des regards. Mais tout devient serein dans une harmonie unique, dont le chemin dans son silence emporte çà et là l’écho.

La sérénité qui sait est une porte donnant sur l’éternité. Ses battants tournent sur des gonds, qu’un habile artisan a forgés un jour en partant des énigmes de existence.

Des basses prairies d’Ehnried, le chemin revient au Jardin du Château. Franchissant une dernière colline, son étroit ruban traverse une dépression plate, puis arrive aux remparts. Il luit faiblement à la clarté des étoiles. Derrière le Château se dresse la tour de l’église Saint-Martin. Avec lenteur, presque avec hésitation, les onze coups de l’heure s’égrènent et s’effacent dans la nuit. La vieille cloche, aux cordes de laquelle les garçons ont eu leurs mains rudement chauffées, tremble sous les coups du marteau, dont nul n’oublie la silhouette amusante et sombre.

Avec le dernier coup le silence s’approfondit encore. Il s’étend jusqu’à ceux qui ont été sacrifiés prématurément dans deux guerres mondiales. Le Simple est devenu encore plus simple. Ce qui est toujours le Même dépayse et libère. L’appel du chemin de campagne est maintenant tout à fait distinct. Est-ce l’âme qui parle ? est-ce le monde ? est-ce Dieu ?

Tout dit le renoncement qui conduit vers le Même. Le renoncement ne prend pas, mais il donne. Il donne la force inépuisable du Simple. Par l’appel, en une lointaine Origine, une terre natale nous est rendue. »

Martin Heidegger, « Le chemin de campagne », in « Questions III et IV », Tel Gallimard.

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* Littéralement : « Ce gai savoir est das Kuinzige. » Ce terme dialectal, propre à la Souabe du Sud (où se trouve Messkirch, ville natale de Heidegger), correspond étymologiquement à keinnützig, « bon à rien », « propre à rien », dont le sens est passé à celui d’ « espiègle », « malicieux », et finalement désigne aujourd’hui un état de sérénité libre et joyeux, aimant à se dissimuler, marqué par une ironie affectueuse et par une touche de mélancolie : mélancolie souriante, sagesse qui ne se livre qu’à mots couverts. (Renseignements fournis par l’auteur.) (N.d.T.: André Préau).

Merci à Olipien pour le texte.

Penser et angoisse

Trou Noir

« L’une des pires conséquences de l’agitation, nourrie par l’angoisse, est l’incapacité manifeste des hommes modernes à rester seuls en face d’eux-mêmes, ne serait-ce qu’un moment.

Ils évitent, avec une application anxieuse, toutes les occasions de recueillement et de retour sur eux, comme s’ils craignaient de voir apparaître, durant leur réflexion, leur effrayant auto-portrait, semblable à celui qu’a décrit Oscar Wilde, dans son horrible roman : « Le portrait de Dorian Gray ». Il n’existe pas d’autre explication à ce besoin de bruit, vraiment paradoxal, étant donné la neurasthénie de l’homme d’aujourd’hui. Quelque chose doit être étouffé à tout prix. Au cours d’une promenade en forêt, ma femme et moi avons entendu, soudain, le piaillement lancinant d’un transistor, qu’un garçon de seize ans transportait sur le porte-bagages de sa bicyclette. Et ma femme de remarquer : « En voilà un qui a peur d’entendre les oiseaux chanter ! » Je crois qu’il avait seulement peur de risquer de se trouver, un instant, seul avec lui-même. Comment expliquer autrement que des personnes, ayant par ailleurs de fortes exigences intellectuelles, préfèrent passer leur temps à suivre les émissions publicitaires abrutissantes de la télévision, plutôt que de se retrouver seules ? Sinon, pour la simple raison que cela les aide à ne pas penser. »

Konrad Lorenz, « Les huit péchés capitaux de notre civilisation », pp. 54-55, « La course contre soi-même », Flammarion 1973.

*

« Nous ne voyons cet éclair que si nous entrons dans l’orage de l’être. Mais aujourd’hui, tout l’indique, on cherche seulement à écarter l’orage. Avec tous les moyens possibles, on organise un tir contre l’orage, pour qu’il ne dérange pas notre tranquillité. Mais cette tranquillité n’en est pas une. Elle n’est qu’une apathie, et tout d’abord l’apathie de l’angoisse devant la pensée. »

Martin Heidegger, « Essais et conférences », p. 278, « Logos », tel gallimard.

Instant

27/01/2010 Mathieu un commentaire

Lumière

« Oh, en cela, Hermine était semblable à la vie elle-même : elle n’était qu’instants [...] »

Hermann Hesse, « Le loup des steppes ».