Archive pour la catégorie ‘Edouard Schuré’
Idéal
« Mais en attendant, que faire en cette fin de siècle, qui ressemble à la descente dans un gouffre, par un crépuscule menaçant, alors que son début avait paru la montée vers les libres sommets sous une brillante aurore ? – La foi, a dit un jour un grand docteur, est le courage de l’esprit qui s’élance en avant, sûr de trouver la vérité. Cette foi-là n’est pas l’ennemie de la raison, mais son flambeau ; c’est celle de Christophe colomb et de Galilée, qui veut la preuve et la contre-épreuve, provando et riprovando, et c’est la seule possible aujourd’hui.
Pour ceux qui l’ont irrévocablement perdue, et ils sont nombreux – car l’exemple est venu de haut, la route est facile et toute tracée : – suivre le courant du jour, subir son siècle au lieu de lutter contre lui, se résigner au doute ou à la négation, se consoler de toutes les misères humaines et des prochains cataclysmes par un sourire de dédain, et recouvrir le profond néant des choses – auquel on croit – d’un voile brillant qu’on décore du beau nom d’ideal – tout en pensant que ce n’est que chimère utile.

Quant à nous pauvres enfants perdus, qui croyons que l’Ideal est la seule Réalité et la seule Vérité au milieu d’un monde changeant et fugitif, qui croyons à la sanction et à l’accomplissement des ses promesses, dans l’histoire de l’humanité comme dans la vie future, qui savons que cette sanction est necéssaire, qu’elle est la récompense de la fraternité humaine, comme la raison de l’univers et la logique de Dieu ; – pour nous, qui avons cette conviction, il n’y a qu’un seul parti à prendre : affirmons cette Vérité sans crainte et le plus haut possible ; jetons-nous pour elle et avec elle dans l’arène de l’action, et par-dessus cette mêlée confuse, essayons de pénétrer par la méditation et l’initiation individuelle dans le Temple des Idées immuables, pour nous armer là des principes infrangibles. »
Edouard Schuré, « Les Grands Initiés »
Les Grands Initiés
Les Grand Initiés
Edouard Schuré
Présentation de l’éditeur
Rama, Krishna, Hermès, Moïse, Orphée, Pythagore, Platon, jésus. Chacun représente l’une des grandes religions qui ont contribué à la constitution de l’humanité. Ils n’ont laissé aucun écrit, mais des disciples, des rites d’initiation, une légende. Edouard Schuré, dans ce livre devenu mythique, esquisse l’histoire secrète des religions. De l’initiation brahmanique aux mystères de l’Egypte, de la mission d’Israël à celle du Christ, du mythe d’Orphée aux mystères d’Eleusis, c’est à un voyage dans la tradition ésotérique la plus reculée que Edouard Schuré nous convie, là où science et religion se réconcilient à jamais. Un ouvrage paru en 1889, dont le succès ne s’est jamais démenti depuis cent ans. La bible de l’ésotérisme.
Polarité divine

L’antiquité avait compris une vérité capitale que les âges suivants ont trop méconnue. La femme pour bien remplir ses fonctions d’épouse et de mère a besoin d’un enseignement, d’une initiation spéciale. De là l’initiation purement féminine, c’est-à-dire entièrement réservée aux femmes. Elle existait en Inde, dans les temps védiques, où la femme était prêtresse à l’autel domestique. En Egypte, elle remonte aux mystères d’Isis. Orphée l’organisa en Grèce. Jusqu’à l’extinction du paganisme nous la voyons fleurir dans les mystères dionysiaques, ainsi que dans les temples de Junon, de Diane, de Minerve et de Cérès. Elle consistait en rites symboliques, en cérémonies, en fêtes nocturnes, puis dans un enseignement spécial donné par des prêtresses âgées ou par le grand prêtre, et qui avait trait aux choses les plus intimes de la vie conjugale. On donnait des conseils et des règles concernant les rapports des sexes, les époques de l’année et du mois favorables aux conceptions heureuses. On donnait la plus grande importance à l’hygiène physique et morale de la femme pendant la grossesse, afin que l’œuvre sacrée, la création de l’enfant, s’accomplisse selon les lois divines. En un mot, on enseignait la science de la vie conjugale et l’art de la maternité. Ce dernier
s’étendait bien au delà de la naissance. Jusqu’à sept ans, les enfants restaient dans le gynécée, où le mari ne pénétrait pas, sous la direction exclusive de la mère. La sage antiquité pensait que l’enfant est une plante délicate, qui a besoin, pour ne pas s’atrophier, de la chaude atmosphère maternelle. Le père la déformerait; il faut pour l’épanouir les baisers et les caresses de la
mère; il faut l’amour puissant, enveloppant de la femme pour défendre des atteintes du dehors cette âme que la vie épouvante. C’est parce qu’elle accomplissait en pleine conscience ces hautes fonctions considérées comme divines par l’antiquité, que la femme était vraiment la prêtresse de la famille, la gardienne du feu sacré de la Vie, la Vesta du foyer. L’initiation féminine peut
donc être considérée comme la vraie raison de la beauté de la race, de la force des générations de la durée des familles dans l’antiquité grecque et Romaine.
En établissant une section pour les femmes dans son institut, Pythagore ne fit donc qu’épurer et approfondir ce qui existait avant lui. Les femmes initiées par lui recevaient avec les rites et les préceptes les principes suprêmes de .leur fonction. Il donnait ainsi à celles qui en étaient dignes la conscience de leur rôle. Il leur révélait la transfiguration de l’amour dans le mariage parfait, la pénétration des deux âmes, au centre même de la vie et de la vérité. L’homme dans sa force n’est-il pas le représentant du principe et de l’esprit créateur ? La femme dans toute sa puissance ne personnifie-t-elle la nature, dans sa force plastique, dans ses réalisations merveilleuses, terrestres et divine ?

Hé bien, que ces deux êtres parviennent à se pénétrer, complètement corps, âme, esprit, ils formeront à eux deux un abrégé de l’univers. Mais pour croire à Dieu, la femme a besoin de le voir vivre dans l’homme ; et pour cela il faut que l’homme soit initié. Lui seul est capable par son intelligence profonde de la vie, par sa volonté créatrice de féconder l’âme féminine, de la transformer par l’idéal divin. Et cet idéal la femme aimée le lui renvoie multiplié dans ses pensées vibrantes, dans ses sensations subtiles, dans ses divinations profondes. Elle lui renvoie son image transfigurée par l’enthousiasme, elle devient son idéal. Car elle le réalise par la puissance de l’amour dans sa propre âme. Par elle, il devient vivant et visible, il se fait chair et sang. Car si l’homme crée par le désir et la volonté, la femme physiquement et spirituellement génère par l’amour.
Dans son rôle d’amante, d’épouse, de mère ou d’inspirée, elle n’est pas moins grande et elle est plus divine encore que l’homme. Car aimer c’est s’oublier. La femme qui s’oublie et qui s’abîme dans son amour et toujours sublime. Elle trouve dans cet anéantissement sa renaissance céleste, sa couronne de lumière et le rayonnement immortel de son être.
L’amour règne en maître dans la littérature moderne depuis deux siècles. Ce n’est pas l’amour purement sensuel qui s’allume à la beauté du corps comme dans les poètes antiques; ce n’est pas non plus le culte fade d’un idéal abstrait et conventionnel comme au Moyen-âge, non; c’est l’amour à la fois sensuel et psychique qui lâché en toute liberté et en pleine fantaisie individuelle se donne carrière. Le plus souvent les deux sexes se font la guerre dans l’amour même. Révoltes de la femme contre l’égoïsme et la brutalité de l’homme; mépris de l’homme pour la fausseté et la vanité de la femme ; cris de la chair, colères impuissantes des victimes de la volupté, des esclaves de la débauche. Au milieu de cela, des passions profondes, des attractions terribles et d’autant plus puissantes qu’elles sont entravées par les conventions mondaines et les institutions sociales. De là ces amours pleins d’orages, d’effondrements moraux, de catastrophes tragiques sur lesquels roulent presque exclusivement le roman et le drame modernes. On dirait que l’homme fatigué, ne trouvant Dieu ni dans la science ni dans la religion, le cherche éperdument dans la femme. Et il fait bien ; mais ce est qu’à travers l’initiation des grandes vérités qu’il, le trouvera en Elle et Elle en Lui. Entre ces âmes qui ‘ignorent réciproquement et qui s’ignorent elles-mêmes, qui parfois se quittent en se maudissant, il y a comme une soif immense de se pénétrer et de trouver dans cette fusion le bonheur impossible. Malgré les aberrations et les débordements qui en résultent, cette cherche désespérée est nécessaire; elle sort d’un divin inconscient. Elle sera un point vital pour la réédification de l’avenir. Car lorsque l’homme et la femme se seront trouvés eux-mêmes et l’un l’autre par l’amour profond et par l’initiation, leur fusion sera la force rayonnante et créatrice par excellence.

L’amour psychique, l’amour passion d’âme n’est donc entré dans la littérature et par elle dans la conscience universelle que depuis peu. Mais il a sa source dans l’initiation antique. Si la littérature grecque le laisse à peine soupçonner, cela tient à ce qu’il était l’exception rarissime. Cela provient aussi du secret profond des mystères. Cependant la tradition religieuse et philosophique a conservé la trace de la femme initiée. Derrière la poésie et la philosophie officielle, quelques figures de femmes apparaissent à demi voilées mais lumineuses. Nous connaissons déjà la Pythonisse Théocléa qui inspira Pythagore ; plus tard viendra la prêtresse Corinne, rivale souvent heureuse de Pindare qui fut lui-même le plus initié des lyriques grecs; enfin la mystérieuse Diotime apparaît au banquet de Platon pour donner la révélation suprême sur l’Amour. A côté de ces rôles exceptionnels, la femme grecque exerçait son véritable sacerdoce au foyer et dans le gynécée. Sa création à elle, ce furent justement ces héros, ces artistes, ces poètes dont nous admirons les chants, les marbres et les actions sublimes. C’est elle qui les conçut dans le mystère de l’amour, qui les moula dans son sein avec le désir de la beauté, qui les fit éclore en les couvant sous ses ailes maternelles. Ajoutons que pour l’homme et la femme vraiment initiés, la création de l’enfant a un sens infiniment plus beau, une portée plus grande que pour nous. Le père et la mère sachant que l’âme de l’enfant préexiste à sa naissance terrestre, la conception devient un acte sacré, l’appel d’une âme à l’incarnation. Entre l’âme incarnée et la mère, il y a presque toujours un profond degré de similitude. Comme les femmes mauvaises et perverses attirent les esprits démoniaques, les mères tendres attirent les divins esprits. Cette âme invisible qu’on attend, qui va venir et qui vient – si mystérieusement et si sûrement -, n’est-elle pas chose divine ? Sa naissance, son emprisonnement dans la chair sera chose douloureuse. Car, si entre elle et son ciel quitté un voile grossier s’interpose, si elle cesse de se souvenir – ah! elle n’en souffre pas moins ! Et sainte et divine est la tâche de la mère qui doit lui créer une demeure nouvelle, lui adoucir sa prison et lui faciliter l’épreuve.

Ainsi l’enseignement de Pythagore qui avait commencé dans les profondeurs de l’Absolu par la trinité divine finissait au centre de la vie par la trinité humaine. Dans le Père, dans la Mère et dans l’Enfant, l’initié savait reconnaître maintenant l’Esprit, l’Âme et le Cœur de l’univers vivant. Cette dernière initiation constituait pour lui le fondement de l’œuvre sociale conçue à la hauteur et dans toute la beauté de l’idéal, édifice où chaque initié devait apporter sa pierre.
Edouard Schuré, « Les Grands Initiés », Pythagore, L’ordre et la doctrine


