Archive pour la catégorie ‘Friedrich Hölderlin’
Des poètes en temps de détresse

« Les poètes sont ceux des mortels qui, chantant gravement le dieu du vin, ressentent la trace des dieux enfuis, restent sur cette trace, et tracent ainsi aux mortels, leurs frères, le chemin du revirement. L’éther, cependant, en lequel seulement les dieux sont dieux, constitue leur divinité. L’élément de l’éther, ce en quoi la divinité déploie elle-même sa présence, est le sacré. L’élément de l’éther pour l’arrivée des dieux enfuis, le sacré, voilà la trace des dieux enfuis. Mais qui des mortels est capable de déceler une telle trace ? Il appartient aux traces d’être souvent inapparentes, et elles sont toujours le legs d’une assignation à peine ressentie. Être poète en temps de détresse, c’est alors : chantant, être attentif à la trace des dieux enfuis. Voilà pourquoi, dans la langue de Hölderlin, la nuit du monde est la « nuit sacrée ». »
Martin Heidegger, « Pourquoi des poètes ? », in « Chemins qui ne mènent nulle part », Tel Gallimard 2006, pp. 326-327.
L’Ouvert
« Jamais je n’avais éprouvé avec autant de force la vérité de cette antique sentence du Destin : une félicité nouvelle est donnée au cœur qui persiste, qui endure la mi-nuit du chagrin ; et, comme le chant du rossignol dans l’obscurité, le concert du monde n’est perçu divinement que du fond de la douleur. »
Friedrich Hölderlin, « Hypérion ou l’Ermite de Grèce », p. 237.
« Tout est rythme »

« Tout est rythme, le destin tout entier de l’homme est un rythme céleste, de même que toute œuvre d’art est un rythme unique, et tout prend élan depuis les lèvres poétiques du dieu, et là où l’esprit de l’homme s’ajointe à lui, ce sont les destins transfigurés dans lesquels se montre le génie : le dire poétique est une lutte pour la vérité… Et ainsi le dieu utilise le poète comme flèche, pour tirer de son arc le rythme… »
Friedrich Hölderlin, cité par Walter Friedrich Otto in « L’esprit de la religion grecque ancienne », chapitre « L’unité du monde d’Apollon ».
« L’homme qui songe… »

« Je n’ai plus rien que je puisse dire à moi.
Mes bien-aimés sont au loin et morts, et il n’est pas une voix qui me parle d’eux.
Mon commerce en ce monde est fini. Je me suis mis à l’ouvrage avec zèle, j’ai saigné sur ma tâche, et je n’ai pas enrichi d’un liard l’univers.
Je rentre sans nulle gloire et seul dans ma patrie, condamné à y errer comme dans un immense cimetière, où ne m’attend plus peut-être que le couteau du chasseur pour qui nous autres Grecs sommes une proie aussi tentante que le gibier des forêts.
Pourtant tu brilles encore, soleil du ciel ! Terre sacrée, tu ne cesses point de verdir ! Les fleuves courent encore à la mer, et les arbres qui donnent de l’ombre murmurent toujours à midi. La cantilène du printemps berce mes mortelles pensées, et la plénitude du monde vivant revient enivrer ma détresse.
Bienheureuse Nature ! Ce que je ressens quand je lève les yeux sur ta beauté, je ne saurais le dire, mais tout le bonheur du ciel habite les larmes que je pleure devant toi, la mieux aimée.
Tout mon être se tait pour écouter les tendres vagues de l’air jouer autour de mon corps. Perdu dans le bleu immense, souvent je lève les yeux vers l’Éther ou je les abaisse sur la mer sacrée, et il me semble qu’un esprit fraternel m’ouvre les bras, que la souffrance de la solitude se dissout dans la vie divine.
Mais qu’est-ce que la vie divine, le ciel de l’homme, sinon de ne faire qu’un avec toutes choses ?
Ne faire qu’un avec toutes choses vivantes, retourner, par un radieux oubli de soi, dans le Tout de la Nature, tel est le plus haut degré de la pensée et de la joie, la cime sacrée, le lieu du calme éternel où midi perd sa touffeur, le tonnerre sa voix, où le bouillonnement de la mer se confond avec la houle des blés.
Ne faire qu’un avec toutes choses vivantes ! A ces mots, la vertu rejette sa sévère armure, l’esprit de l’homme son sceptre ; toutes pensées fondent devant l’image du monde éternellement un comme les règles de l’artiste acharné devant son Uranie ; la dure Fatalité abdique, la mort quitte le cercle des créatures, et le monde, guéri de la séparation et du vieillissement, rayonne d’une beauté accrue.
Si je foule souvent ces hauteurs, Bellarmin, il suffit d’un instant de réflexion pour m’en précipiter. Je médite, et je me retrouve seul comme avant, au milieu des tourments de la condition mortelle ; l’asile de mon cœur, le monde éternellement un, se dérobe ; la Nature me refuse ses bras et je suis en face d’elle comme un étranger, incapable de la comprendre.
Que n’ai-je pu éviter le seuil de vos écoles ! La science que j’ai suivie au fond de ses labyrinthes, dont j’attendais, dans l’aveuglement de la jeunesse, la confirmation de mes plus pures joies, la science m’a tout corrompu.
Oui, je suis devenu raisonnable auprès de vous ; j’ai parfaitement appris à me distinguer de ce qui m’entoure : et me voilà isolé dans la beauté du monde, exilé du jardin où je fleurissais, dépérissant au soleil de midi.
L’homme qui songe est un dieu, celui qui pense un mendiant ; et celui qui a perdu la ferveur ressemble à l’enfant prodigue qui contemple au creux de sa main orpheline les quelques sous dont la pitié l’a gratifié sur son chemin. »
Friedrich Hölderlin, « Hypérion ou l’Ermite de Grèce ». Gallimard, Poésie, pp. 54-56.
Wenn Menschen fröhlich sind…

Quand des hommes sont gais…
Quand des hommes sont gais, quelle question se pose ?
Celle-ci : s’ils sont bons, et leur vie vertueuse ;
Si oui, l’âme est légère, et la plainte plus rare,
Et, par surcroît, au même est accordée la foi.
Votre
très humble
Hölderlin.
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Wenn Menschen fröhlich sind…
Wenn Menschen fröhlich sind, wie ist es eine Frage ?
Die, ob sie auch gut sei’n, ob sie der Tugend leben ;
Dann ist die Seele leicht, und seltner ist die Klage
Und Glauben ist demselben zugegeben.
Dero
unterthänigster
Hölderlin.
Friedrich Hölderlin, « Poèmes 1806 – 1843 »



