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Archives pour la catégorie ‘Friedrich Nietzsche’

Fierté

« On dit tant de sottises sur la fierté – et le christianisme l’a même fait ressentir comme un péché ! En fait : qui exige et obtient de soi quelque chose de grand doit se sentir très loin de ceux qui ne le font pas – cette distance est interprétée par les autres comme une « haute opinion de soi-même » ; mais celui-là ne la connaît (la distance) que comme travail incessant, guerre, victoire, de jour et de nuit : de tout cela les autres ne savent rien ! »

Friedrich Nietzsche, cité par Martin Heidegger in « Qui est le Zarathoustra de Nietzsche ? », « Essais et conférences », Tel Gallimard, pp. 144-145.

Mnémosyne

« Mnémosyne, la fille de Ciel et Terre, devient, comme fiancée de Zeus, en neuf nuits la Mère des Muses. Jeu et Musique, Danse et Poésie appartiennent au sein de Mnémosyne, à la Mémoire. Il est manifeste que ce mot désigne autre chose que la seule faculté, déterminable par la psychologie, de retenir le passé dans la représentation. Mémoire pense à ce qui a été pensé. Mais, étant le nom de la Mère des Muses, « Mémoire » ne signifie pas une pensée quelconque de n’importe quel pensable. Mémoire est le rassemblement de la pensée sur ce qui partout désirerait être déjà gardé dans la pensée. Mémoire est le rassemblement de la pensée fidèle. Elle protège auprès d’elle et elle enfouit en elle ce à quoi il faut chaque fois penser à l’avance en tout ce qui est et qui se révèle à nous comme l’étant, comme étant le rassemblement de l’être (als Wesendes, Gevesendes). Mémoire, la Mère des Muses ! La pensée fidèle à ce qui demande à être pensé est le fond d’où sourd la poésie. La poésie ce sont les eaux, qui parfois coulent à rebours vers la source, vers la pensée comme pensée fidèle. Aussi longtemps cependant que nous croirons pouvoir attendre de la logique un éclaircissement sur ce qu’est la pensée, aussi longtemps nous ne pourrons nous mettre à penser la façon dont toute poésie repose dans la pensée fidèle. Tout ce qui tombe sous la poésie jaillit du « recueillement auprès… » qui est celui de la pensée fidèle. »

[…]

« On parlait, il y a une génération, du « déclin de l’Occident ». Aujourd’hui l’on parle de « la perte de l’équilibre ». Partout on poursuit et partout on voit se dessiner la déchéance, la destruction, l’anéantissement menaçant du monde. Il y a partout un certain genre de reportage romancé qui ne fouille que sur les pentes et dans les bas-fonds. C’est d’une certaine façon littérairement plus facile que de dire quelque chose d’essentiel et de vraiment pensé. D’une autre façon, ce genre de littérature commence déjà à se faire ennuyeux. On trouve que le monde n’est pas seulement en dislocation, mais qu’il roule au néant du non-sens. Nietzsche dit – qui voyait bien au-delà de tout cela, des sommets où il se tenait dans les années quatre-vingts du siècle passé – Nietzsche dit sur ce sujet cette parole simple, parce que pensée : « Le désert croît… » Ce qui veut dire : La désolation s’étend. Désolation est plus que destruction. Désolation est plus sinistre qu’anéantissement. La destruction abolit seulement ce qui a crû et qui a été édifié jusqu’ici. Mais la désolation barre l’avenir à la croissance et empêche toute édification. La désolation est plus sinistre que le simple anéantissement. Lui aussi abolit, et même encore le rien, tandis que la désolation cultive précisément et étend tout ce qui garotte et tout ce qui empêche. Le Sahara en Afrique n’est qu’une forme de désert. La désolation de la terre peut s’accompagner de l’atteinte du plus haut standing de vie de l’homme, et aussi bien de l’organisation d’un état de bonheur uniforme de tous les hommes. La désolation peut être la même chose dans les deux cas et tout hanter de la façon la plus sinistre, à savoir en se cachant. La désolation n’est pas un simple ensablement. La désolation est, à la cadence maxima, le bannissement de Mnémosyne. La parole : « Le désert croît… » vient d’un autre lieu que les jugements courants sur notre temps. « Le désert croît… », disait Nietzsche il y a près de soixante-dix ans ; et il ajoute : « Malheur à celui qui protège le désert ! » »

Martin Heidegger, « Qu’appelle-t-on penser ? », Cours du semestre d’hiver 1951-1952, puf 2008, pp. 29-30 et 35-36.

Nietzsche et le renversement du platonisme

« Le renversement du platonisme, renversement suivant lequel les choses sensibles deviennent pour Nietzsche le monde vrai et les choses suprasensibles le monde illusoire, reste entièrement à l’intérieur de la métaphysique. Cette façon de dépasser la métaphysique, que Nietzsche envisage, à savoir dans le sens du positivisme du XIX ème siècle, marque seulement, quoique sous une forme différente et supérieure, que l’on ne peut plus s’arracher à la métaphysique. Il semble à vrai dire que le méta-, le passage par transcendance au suprasensible, soit ici écarté en faveur d’une installation à demeure dans le côté « élémentaire » de la réalité sensible, alors que l’oubli de l’être est simplement conduit à son achèvement et que le suprasensible, en tant que volonté de puissance, est libéré et mis en action.

[...] La volonté de volonté, sans qu’elle puisse elle-même le savoir ni tolérer un savoir à ce sujet, s’oppose à tout destin : par ce mot nous entendons ici l’attribution d’une manifestation possible de l’être de l’étant. La volonté de volonté durcit toute chose et la conduit dans l’absence de destin. »

Martin Heidegger, « Dépassement de la métaphysique », in « Essais et conférences », Tel Gallimard, p. 91.

Aux îles fortunées

« Les figues tombent des arbres. Elles sont douces et sucrées, et en tombant, leur pelure rouge éclate. Je suis l’aquilon qui abat les figues mûres.

Ainsi mes préceptes tombent à vos pieds, mes amis, pareils à des figues mûres ; buvez-en le suc et la pulpe fraîche. L’automne nous environne, et le ciel pur de l’après-midi.

Voyez autour de nous quelle abondance ! C’est du sein de la profusion qu’il est beau de jeter un regard sur les mers lointaines.

Jadis on invoquait Dieu en laissant errer ses regards sur les mers lointaines ; mais moi je vous ai appris à invoquer le Surhumain.

Dieu n’est qu’une conjecture, mais je ne veux pas que vos conjectures dépassent la mesure de votre vouloir créateur.

Pourriez-vous créer un dieu ? Ne me parlez donc plus des dieux ! Mais le Surhumain, vous pouvez le créer.

Non pas en vous peut-être, mes frères, mais vous pouvez devenir les pères et les ancêtres du Surhumain ; c’est ce que vous pouvez créer de mieux.

Dieu est une conjecture, mais je veux que vos conjectures se tiennent dans les limites du pensable.

Pouvez-vous penser Dieu ? Mais il faut que votre volonté de trouver le Vrai transforme toute chose en réalité pensable à l’homme, visible à l’homme, sensible à l’homme. Il vous faut pousser la pensée jusqu’à la limite de vos propres sens.

Et ce que vous appeliez le monde, il vous faudra commencer par le créer à nouveau. Il faut que vous y incarniez votre raison, votre image, votre vouloir, votre amour. Et c’est là, en vérité, que vous trouverez votre félicité, disciples de la Connaissance.

Et comment apporteriez-vous la vie sans cette espérance, disciples de la Connaissance ? Vous ne sauriez avoir été placés par la naissance dans un monde inconcevable ni dans un monde irrationnel.

Et pour vous ouvrir tout mon cœur, mes amis, je vous dirai : S’il y avait des dieux, comment supporterais-je de n’être pas Dieu ? Donc, il n’y a pas de dieux.

Voilà la conclusion que j’ai tirée, mais à son tour elle me tire à sa suite.

Dieu n’est que conjecture ; mais qui pourrait épuiser tous les tourments de cette conjecture sans en mourir ? Faudra-t-il prendre au créateur sa foi, à l’aigle son vol plané dans les hauteurs qui sont siennes ?

Dieu est une pensée qui tord tout ce qui est droit et fait tournoyer tout ce qui est ferme. Hé quoi ? Le temps s’évanouirait, et les choses éphémères ne seraient que mensonge ?

Cette pensée donne le vertige et le tournis au squelette humain et la nausée à l’estomac ; en vérité, une pareille conjecture est de celles qui font tourner la tête.

J’appelle malignes et inhumaines toutes ces théories d’un Être unique et absolu et immuable et satisfait et impérissable.

L’impérissable – n’est que symbole. Et les poètes ne mentent que trop.

Mais les meilleurs symboles sont ceux qui parlent du temps et du devenir ; ils doivent être louange et justification de tout l’éphémère.

Créer – voilà ce qui nous affranchit de la douleur, ce qui allège la vie.

Mais pour que naisse le créateur, il faut beaucoup de douleur et de nombreuses métamorphoses.

Oui, votre vie sera riche en amères agonies, ô créateurs ! Et c’est ainsi que vous vous ferez les défenseurs, les avocats de tout l’éphémère.

Si le créateur doit être lui-même l’enfant qu’il s’agit de mettre au monde, il faut qu’il accepte d’être aussi la mère en gésine et les douleurs de l’enfantement.

En vérité, ma route m’a fait passer à travers des centaines d’âmes, des centaines de berceaux et de douloureux enfantements. J’ai passé par bien des départs, je connais le déchirement des heures dernières.

Mais tel est mon vouloir créateur, mon destin. Ou, pour vous parler franc, tel est le destin que m’impose mon vouloir.

Tout l’être sensible souffre en moi de se sentir prisonnier, mais toujours mon vouloir intervient pour m’affranchir et me donner la joie.

Vouloir est délivrance ; telle est la vraie conception du vouloir et de la liberté ; voilà l’enseignement de Zarathoustra.

Ne plus vouloir, ne plus juger, ne plus créer ! Ô ! puisse cette grande lassitude me demeurer toujours étrangère !

Dans la recherche de la connaissance, je n’éprouve jamais que le plaisir de ma volonté, occupée à engendrer, à grandir ; et si ma connaissance conserve en moi son innocence, c’est parce qu’elle garde toujours la volonté d’être féconde.

C’est cette volonté qui m’a écarté de Dieu et des dieux ; que nous resterait-il à créer, s’il existait des dieux ?

Mais toujours me ramène vers les hommes mon fervent vouloir créateur ; tel le ciseau attiré par la pierre.

Hélas ! ô humains, c’est dans la pierre que dort l’image que je cherche, celle qui est pour moi l’image entre toutes les images. Hélas ! pourquoi faut-il qu’elle dorme dans la plus dure, la plus laide des gangues ?

À présent le ciseau s’acharne cruellement contre sa prison. La pierre vole en éclats ; mais que m’importe ?

J’achèverai ma statue, car une Ombre m’est apparue, tout ce qu’il y a de silencieux et de léger au monde m’est un jour apparu.

La beauté du Surhumain m’est apparue comme une Ombre. Ah ! mes frères, que m’importent désormais – les dieux ?

Ainsi parlait Zarathoustra. »

Friedrich Nietzsche, « Ainsi parlait Zarathoustra », II – « Aux îles fortunées ».

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Les plus grandes pensées

Poussière d'étoile

« Les plus grands évènements et les plus grandes pensées – mais les plus grandes pensées sont les plus grands évènements – sont compris le plus tard : les générations qui leur sont contemporaines ne vivent pas ces évènements, elles vivent à côté. Il arrive ici quelque chose d’analogue à ce que l’on observe dans le domaine des astres. La lumière des étoiles les plus éloignées parvient en dernier lieu aux hommes ; et avant son arrivée, les hommes nient qu’il y ait là … des étoiles. « Combien faut-il de siècles à un esprit pour être compris ? » – c’est là aussi une mesure, un moyen de créer un rang et une étiquette, qui fait défaut : pour l’esprit et l’étoile. »

Friedrich Nietzsche, « Par-delà le bien et le mal », 285.

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