Archive pour la catégorie ‘Friedrich Nietzsche’
En faveur de la critique
« En faveur de la critique. – Quelque chose que tu as aimé autrefois comme une vérité ou une vraisemblance t’apparaît aujourd’hui comme une erreur : tu le repousses loin de toi et t’imagines que ta raison a remporté en cela une victoire. Mais peut-être cette erreur te fut-elle alors, quand tu étais encore un autre – tu es toujours un autre – aussi nécessaire que tes « vérités » d’à présent, comme une sorte de peau qui te dissimulait et te cachait bien des choses que tu n’avais pas encore le droit de voir. C’est ta nouvelle vie qui a tué pour toi cette opinion, non pas ta raison : tu n’en as plus besoin, et désormais elle s’effondre sur elle-même, et la déraison s’en échappe en rampant comme de la vermine pour apparaître au grand jour. Lorsque nous critiquons, cela n’est en rien arbitraire ni impersonnel, – c’est, très souvent tout au moins, une preuve qu’existent en nous des forces vivantes qui font pression et sont en train de percer une écorce. Nous nions et devons nier parce que quelque chose en nous veut vivre et s’affirmer, quelque chose que nous ne connaissons peut-être pas encore, ne voyons pas encore ! – Cela dit en faveur de la critique. »
Friedrich Nietzsche, « Le Gai Savoir », Quatrième livre, 307.
Gardons-nous !

« Gardons-nous de penser que le monde est un être vivant. Vers où s’étendrait-il ? De quoi se nourrirait-il ? Comment pourrait-il croître et augmenter ? Nous savons à peine ce qu’est l’organique : et nous réinterpréterions l’indiciblement dérivé, tardif, rare, fortuit que nous percevons aujourd’hui sur la croute de la terre comme l’essentiel, l’universel, l’éternel, ainsi que le font ceux qui qualifient le tout d’organisme ? Cela suscite en moi le dégoût. Gardons-nous déjà de croire que le tout est une machine ; il n’est certainement pas construit pour atteindre un but, nous lui faisons bien trop d’honneur en lui appliquant le terme de « machine ». Gardons-nous de présupposer absolument et partout quelque chose d’aussi bien conformé que le mouvement cyclique des étoiles les plus proches de nous ; un simple coup d’oeil sur la voie lactée suscite le doute et nous fait nous demander s’il n’existe pas là des mouvements bien plus grossiers et contradictoires, et de même des étoiles suivant d’éternelles trajectoires de chute rectilignes et d’autres choses du même ordre. L’ordre astral dans lequel nous vivons est une exception ; cet ordre, et la durée considérable dont il est la condition, a à son tour rendu possible l’exception des exceptions : la formation de l’organique. le caractère général du monde est au contraire de toute éternité chaos, non pas au sens de l’absence de nécessité, mais au contraire au sens de l’absence d’ordre, d’articulation, de forme, de beauté, de sagesse et de tous nos anthropomorphismes esthétiques quelque nom qu’on leur donne. À en juger du point de vue de notre raison, ce sont les coups malheureux qui constituent de loin la règle, les exceptions ne sont pas le but secret et tout le carillon répète éternellement son air, qui ne mérite jamais d’être qualifié de mélodie – et enfin il n’est pas jusqu’au mot de « coups malheureux » qui ne soit déjà une humanisation qui enferme un reproche. Mais nous aurions le droit de blâmer ou louer le tout ! Gardons-nous de lui attribuer insensibilité et déraison ou leurs contraires : il n’est ni parfait, ni beau, ni noble, et ne veut rien devenir de tout cela, il ne cherche absolument pas à imiter l’homme ! Il n’est nullement concerné par aucun de nos jugements esthétiques et moraux ! Il ne possède pas non plus de pulsion d’autoconservation, et pas de pulsions tout court ; il ne connaît pas non plus de lois. Gardons-nous de dire qu’il y a des lois dans la nature. Il n’y a que des nécessités : nul n’y commande, nul n’y obéit, nul ne transgresse. Si vous savez qu’il n’y a pas de buts, vous savez aussi qu’il n’y a pas de hasard : car c’est seulement aux côtés d’un monde de buts que le terme de « hasard » a un sens. Gardons-nous de dire que la mort est le contraire de la vie. Le vivant n’est qu’un genre du mort, et un genre très rare. – Gardons-nous de penser que le monde créer éternellement du nouveau. Il n’y a pas de substances d’une durée éternelle ; la matière est une erreur au même titre que le Dieu des Éléates. Mais quand en aurons-nous fini avec notre prudence et notre circonspection ? Quand donc toutes ces ombres de Dieu cesseront-elles de nous assombrir ? Quand aurons-nous totalement dé-diviniser la nature ? Quand aurons-nous le droit de commencer à naturaliser les hommes que nous sommes au moyen de cette nature purifiée, récemment découverte, récemment délivrée ! »
Friedrich Nietzsche, « Le Gai savoir », Livre III, 109 – « Gardons-nous ».
Les hommes préparatoires
« Je salue tous les indices de la venue d’une époque plus virile et plus guerrière qui mettra de nouveau en honneur la bravoure avant tout ! Car cette époque doit tracer le chemin d’une époque plus haute encore et rassembler la force dont celle-ci aura besoin un jour – pour introduire l’héroïsme dans la connaissance et faire la guerre pour l’amour de la pensée et de ses conséquences. Pour cela il faut maintenant des hommes vaillants qui préparent le terrain, des hommes qui ne pourront certes pas sortir du néant – et tout aussi peu du sable et de l’écume de la civilisation d’aujourd’hui et de l’éducation des grandes villes : des hommes qui, silencieux, solitaires et décidés, s’entendent à se contenter de l’activité invisible qu’ils poursuivent : des hommes qui, avec une propension à la vie intérieure, cherchent, pour toutes choses, ce qu’il y a à surmonter en elles : des hommes qui ont en propre la sérénité, la patience, la simplicité et le mépris des grandes vanités tout aussi bien que la générosité dans la victoire et l’indulgence à l’égard des petites vanités de tous les vaincus : des hommes qui ont un jugement précis et libre sur toutes les victoires et sur la part du hasard qu’il y a dans toute victoire et dans toute gloire : des hommes qui ont leurs propres fêtes, leurs propres jours de travail et de deuil, habitués à commander avec la sûreté du commandement, également prêts à obéir, lorsque cela est nécessaire, également fiers dans l’un et l’autre cas, comme s’ils suivaient leur propre cause, des hommes plus exposés, plus terribles, plus heureux ! Car croyez-m’en ! – le secret pour moissonner l’existence la plus féconde et la plus grande jouissance de la vie, c’est de vivre dangereusement ! Construisez vos villes au pied du Vésuve ! Envoyez vos vaisseaux dans les mers inexplorées ! Vivez en guerres avec vos semblables et avec vous-mêmes ! Soyez brigands et conquérants, tant que vous ne pouvez pas être dominateurs et possesseurs, vous qui cherchez la connaissance ! Bientôt le temps passera où vous vous satisferez de vivre cachés dans les forêts comme des cerfs effarouchés ! Enfin la connaissance finira par étendre la main vers ce qui lui appartient de droit : – elle voudra dominer et posséder, et vous le voudrez avec elle ! »
Friedrich Nietzsche, « Le Gai Savoir », « Hommes préparatoires », 283.
Rire et danse
« L’homme et la femme, voici comment je les veux : lui propre à la guerre, elle à la maternité, mais tous deux propres à la danse, tant par la tête que par les jambes.
Et que l’on estime perdue toute journée où l’on n’aura pas au moins une fois dansé ; et que l’on estime fausse toute vérité qui ne s’est pas une fois accompagnée de rires ! »
Friedrich Nietzsche, « Ainsi parlait Zarathoustra », « Des tables anciennes et nouvelles », 23.
Au seul mot d’autorité
« On vit pour aujourd’hui, on vit très rapidement, on vit en pleine irresponsabilité – et c’est ce qu’on nomme « Liberté ». Ce qui des institutions fait des institutions est méprisé, haï, rejeté ; on se croit menacé d’un nouvel esclavage au seul mot d’autorité. »
Friedrich Nietzsche, « Critique de la modernité », in « Le Crépuscule des idoles », Flâneries inactuelles.






