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La leçon de Carl Schmitt
C’est dans son village natal de Plettenberg où il a fait retraite, en Westphalie, que nous avons rencontré Carl Schmitt. Quatre heures d’une étonnante conversation avec celui qui demeure sans doute le plus grand politologue et le plus grand juriste de notre temps : « Nous en sommes maintenant au stade du paître, nous dit Carl Schmitt, nous sommes comme des animaux domestiques qui jouissent des bienfaits du champ clôturé qui leur est attribué. L’espace est conquis. Les frontières sont fixées. Plus rien à découvrir. C’est le règne du statu quo… »
Cet ordre glacé, qui s’étend sur la Terre et qui ruine les souverainetés politiques, a toujours fait l’objet des mises en garde du politologue. Déjà en 1928, dans Der Begriff des Politische, il décèle dans les idéologies universalistes, celles « du Droit, ou de l’Humanité, ou de l’Ordre, ou de la Paix », le projet de transformation de la planète en une sorte d’agrégat économique dépolitisé qu’il compare à un « autobus avec ses voyageurs » ou à un « immeuble avec ses locataires ». Et cette vision prémonitoire d’un monde où se meurent les peuples et les cultures, ce n’était pas au marxisme qu’il en attribuait la responsabilité mais aux démocraties libérales et marchandes. Carl Schmitt apparaît dès lors comme un des critiques les plus perspicaces et les plus aigus du libéralisme, autrement profond et original que les « antidémocrates » de la vieille droite réactionnaire.
Il apparaît également comme le continuateur du courant d’analyse « réaliste » du politique et de l’État, dans la lignée de Bodin, Hobbes et Machiavel. Aussi éloignées du libéralisme que des théories totalitaires modernes (bolchevisme et fascismes), la profondeur et la modernité de ses vues en font le plus important politologue et juriste constitutionnel contemporain. C’est à ce titre que nous pouvons le suivre, sans nous priver cependant de tenter de dépasser certaines de ses analyses, comme a su le faire d’ailleurs son disciple français Julien Freund, dont l’œuvre, en pleine éclosion (1), tend déjà à surpasser celle de Carl Schmitt.
L’itinéraire intellectuel du politologue rhénan commence par une réflexion sur le droit et sa pratique politique auxquels il consacre deux ouvrages, en 1912 et en 1914, à la fin de ses études universitaires accomplies à Strasbourg. Après la guerre, devenu juriste aux universités de Berlin et de Bonn, sa réflexion s’oriente vers la politologie. Carl Schmitt, en rupture avec les philosophies libérales du Droit, se refuse alors à séparer celui-ci du politique.
Son 1er ouvrage de théorie politique, Politische Romantik (1919), est consacré à une critique du romantisme politique qu’il oppose au réalisme. Idéaux millénaristes des communistes révolutionnaires ou rêveries völkisch des réactionnaires lui apparaissent également impropres au gouvernement des peuples. Quant à Die Diktatur, son 2ème grand ouvrage théorique (1921), il constitue, comme l’écrit Julien Freund, « une des études les plus complètes et les plus pertinentes sur cette notion dont l’histoire est analysée depuis l’époque romaine jusqu’à Machiavel et Marx » (2).
Carl Schmitt distingue la « dictature » de la « tyrannie » oppressive. La dictature apparaît comme une méthode de gouvernement destinée à faire face aux urgences. Dans l’héritage romain, le dictateur avait pour fonction d’affronter les états d’exception. Mais Machiavel introduit à une pratique différente ; il contribue à envisager « l’État moderne », fondé sur le rationalisme, la technicité et le rôle puissant d’un exécutif complexe : cet exécutif ne s’appuie plus sur le seul souverain. Schmitt montre qu’avec le juriste français Jean Bodin, la dictature prend la forme d’une « praxis des commissaires » qui s’installe aux XVIe et XVIIe siècles. Les « commissaires » sont les délégués omnipotents du pouvoir central. L’absolutisme royal, assis sur les intendants, comme le modèle rousseauiste du contrat social qui délègue le pouvoir absolu aux détenteurs de la « volonté générale » mis en place par la Révolution française, constitue le fondement des formes contemporaines de dictature. Celle-ci ne peut pas, dans cette perspective, s’apparenter à un seul type d’idéologie politique ; contrairement aux analyses des constitutionnalistes actuels, Maurice Duverger not., la « démocratie » n’est, pas plus qu’une autre forme de pouvoir étatique, exempte de l’usage dictatorial. Simplement, elle s’illusionne en se croyant à l’abri du recours à la dictature et en prétendant concilier un pouvoir exécutif réel avec le pragmatisme et les transactions des systèmes parlementaires.
Dans une étude fondamentale sur le parlementarisme (Die geistesgeschichtliche Lage des heutigen Parlamentarismus, Munich-Leipzig, 1923), Carl Schmitt tente une réflexion sur l’identification entre démocratie et parlementarisme. La démocratie lui apparaît comme un principe idéologique et abstrait qui masque des modalités particulières de pouvoir ; position proche de celles de Vilfredo Pareto et de Gaetano Mosca. L’exercice du pouvoir en « démocratie » est soumis à une conception rationaliste de l’État qui fonde par ex. l’idée de division des pouvoirs, de dialogue supposé harmonieux entre les partis et de pluralisme idéologique. C’est aussi la rationalité, celle de l’histoire, qui fonde la dictature du prolétariat. À l’opposé du courant démocratique et du parlementarisme, Carl Schmitt place les courants « irrationalistes », not. G. Sorel et sa théorie de la violence, ainsi que tous les critiques non marxistes du bourgeoisisme, Max Weber par exemple.
Ce bourgeoisisme libéral illusionne les peuples en envisageant toute activité politique selon les catégories de l’éthique et de l’économie. Illusion commune, d’ailleurs, aux idéologies socialistes libérales ou marxistes : la fonction de la puissance publique n’est plus qu’économique et sociale. Les valeurs spirituelles, historiques, militaires ne sont plus légitimes. Seule est morale l’économie, ce qui permet de valider l’individualisme marchand, et de se réclamer, dans le même temps d’idéaux humanitaires : Bible and business. Cette moralisation de la politique non seulement détruit toute vraie morale mais transforme l’unité politique en « société » neutralisée où la fonction souveraine n’est plus capable de défendre le peuple dont elle a la charge.
À l’inverse, la démarche de Carl Schmitt consiste à analyser le phénomène politique indépendamment de tout a priori moral. Il renonce, comme Machiavel et Hobbes, auquel on l’a comparé, à utiliser les bons sentiments et la sotériologie des fins dernières. Sa philosophie s’oppose globalement, et à l’idéologie des Lumières (Locke, Hume, Montesquieu, Rousseau, etc.), et aux divers socialismes marxistes, comme à l’humanisme politique chrétien. Pour lui, ces idéologies se méfient utopiquement du pouvoir et tentent d’évacuer le politique assimilé au Mal, quitte à l’admettre provisoirement – c’est le cas du marxisme.
Mais l’essentiel de la critique de Schmitt porte sur le libéralisme et l’humanisme, accusés d’illusionnisme et d’hypocrisie. Ces théories envisagent l’activité de la puissance publique comme purement gestionnaire tournée vers la réalisation du bonheur individuel et de l’harmonie sociale. Elles tablent sur la disparition du politique en tant que tel et sur la fin de l’histoire. Voulant dédramatiser la vie collective, elles ne parviennent qu’à construire des jungles sociales dominées par l’exploitation économique et incapables de surmonter les aléas. Les gouvernements soumis à ce type de libéralisme voient toujours démentis leurs rêves de transformer la politique en administration pacifique : d’autres États, animés d’intentions hostiles, ou une subversion politique interne, surgissent toujours au moment imprévu. Un État qui renonce, par idéalisme ou par moralisme mal compris, à placer au-dessus de tout sa volonté politique souveraine, lui préférant la rationalité économique ou la défense d’idéaux abstraits, renonce aussi à son indépendance et à sa survie.
Carl Schmitt ne croit pas à la disparition de la catégorie politique. Elle peut s’investir dans tout type d’activité. Elle constitue une notion qui relève de l’anthropologie collective. À ce titre, l’activité politique peut être qualifiée de substance. L’État, en revanche, qualifié d’instance, c-à-d. de forme contingente de la souveraineté, peut disparaître ou se dépolitiser sans que le politique – comme substance – ne disparaisse. Mais l’État ne peut se maintenir que s’il conserve le monopole du politique, qui suppose, par ex., qu’il soit le seul à définir les valeurs et les idéaux pour lesquels les citoyens accepteront de donner leur vie ou de tuer légalement leur prochain – cas de la guerre. Sinon des partisans reprendront à leur compte l’activité politique et tenteront de se constituer en nouvelle légitimité. Ce risque menace particulièrement les États bureaucratiques produits par les social-démocraties libérales modernes et où seule l’anémie de la société de consommation évite la guerre civile.
Ces idées sont exprimées dans La notion de politique, le texte le plus fondamental de Carl Schmitt, publié pour la 1ère fois en 1928, remanié en 1932 et éclairé en 1963 par son corollaire la Théorie du partisan. L’activité politique y est définie comme le produit d’une polarisation autour d’une relation d’hostilité. Un des critères fondamentaux d’un acte politique est sa faculté de mobiliser une population en lui désignant un ennemi, ce qui peut concerner un parti comme un État. Omettre une telle désignation, par idéalisme not., c’est renoncer au politique. Le jeu d’un État conséquent sera donc d’éviter que des partisans ne s’arrogent le pouvoir de désigner des ennemis intérieurs à la collectivité, voire même l’État lui-même. En aucun cas, le politique ne peut se fonder sur l’administration des choses ou renoncer à sa dimension polémique. Toute souveraineté, comme toute autorité, est contrainte à désigner un ennemi pour faire aboutir ses projets ; les thèses de Carl Schmitt rejoignent là les recherches des éthologues sur le comportement humain inné, Konrad Lorenz not.
Cette conception « classique » et machiavélienne du politique valut à Carl Schmitt les persécutions et les menaces qu’il dut subir de la part des nazis, pour qui le politique était au contraire la désignation du « camarade » (Volksgenosse).
La définition schmittienne du politique nous permet de comprendre que le débat politicien contemporain est dépolitisé et s’apparente à un spectacle électoral. Est réellement politique la valeur pour laquelle on est prêt à sacrifier sa vie ; ce peut fort bien être sa langue et sa culture. Carl Schmitt écrit à ce propos qu’un « système d’organisation sociale orienté uniquement vers le progrès de la civilisation » ne possède pas « de programme, d’idéal, de norme ou de finalité qui puisse conférer le droit de disposer de la vie physique d’autrui ». La société libérale, fondée sur la consommation de masse, ne peut exiger que l’on meure et que l’on tue pour elle. Elle repose sur une forme apolitique de domination : « C’est précisément quand elle demeure apolitique, écrit C. Schmitt, qu’une domination des hommes reposant sur une base économique, en évitant toute apparence et toute responsabilité politique, se révèle être une terrible imposture ».
L’économisme et le « pluralisme » des libéraux masquent l’incurie de l’État, la domination des castes marchandes et la destruction des peuples ancrés dans une culture et une histoire. En accord avec Sorel, Carl Schmitt plaide pour une forme de pouvoir qui ne renonce pas à son plein exercice, qui manifeste son autorité politique avec les moyens normaux qui y sont afférents, la puissance, la contrainte et, dans les cas exceptionnels, la violence. C’est pour avoir méconnu ces principes que la République de Weimar a laissé s’installer Hitler ; c’est également sur un rejet idéologique de l’idée de puissance étatique que s’appuient les totalitarismes techno-économiques du capitalisme moderne, incontournables parce que proclamés humanitaires et fondés sur la double idée de pluralisme et d’individualisme sociaux qui mettent les nations à la merci des dominations technocratiques.
La critique schmittienne du pluralisme interne, au sens où Montesquieu, Locke, Laski, Cole et toute l’école libérale anglo-saxonne l’ont conçu, a pour objet de défendre l’unité politique des nations, seule garante de la protection civique et des libertés. Le pluralisme interne débouche sur la guerre civile larvée ou réelle, le corporatisme sauvage des groupes et des factions d’intérêts économiques est au final réintroduit à l’intérieur de la société la distinction ami-ennemi que les États européens avaient su, depuis Bodin et Hobbes, reporter à l’extérieur.
Un tel système se réclame naturellement, pour se débarrasser des unités politiques, de l’idée d’Humanité. « L’Humanité n’est pas un concept politique » écrit C. Schmitt qui ajoute : « L’Humanité des doctrines fondées sur le Droit naturel, libérales et individualistes, est une construction sociale idéale de caractère universel, c-à-d. englobant tous les hommes de la terre (…), qui ne sera pas réalisée avant que ne soit éliminée l’éventualité effective du combat et que soit rendu impossible tout regroupement en amis et ennemis. Cette société universelle ne connaîtrait plus de peuples (…) Le concept d’Humanité est un instrument idéologique particulièrement utile aux expansions impérialistes, et sous sa forme éthique et humanitaire, il est un véhicule spécifique de l’impérialisme économique (…) Étant donné qu’un nom aussi sublime entraîne certaines conséquences pour celui qui le porte, le fait de s’attribuer ce nom d’Humanité, de l’invoquer et de le monopoliser, ne saurait que manifester une prétention effrayante à faire refuser à l’ennemi sa qualité d’être humain, à le faire déclarer hors la loi et hors l’Humanité et partant à pousser la guerre jusqu’aux limites extrêmes de l’humain ».
Définir le politique sous la catégorie de l’ennemi, refuser l’égalitarisme humanitaire n’aboutit absolument pas au mépris de l’homme ou au racisme. Bien au contraire. Reconnaître la dimension polémique des rapports humains et l’homme comme « un être dynamique et risqué », c’est garantir le respect de tout adversaire conçu comme l’Autre dont la cause n’est pas moins légitime que la sienne propre.
Cette idée revient souvent dans la pensée de Carl Schmitt : les idéologies modernes qui prétendent détenir une vérité universelle et qui, de ce fait, envisagent l’ennemi comme absolu, comme une « non-valeur absolue », débouchent sur des génocides. Elles sont toutes d’ailleurs inspirées du monothéisme : chrétien, lui aussi pacifiste et prosélyte. Carl Schmitt soutient avec raison la conception européenne classique qui validait l’existence de l’ennemi et qui admettait la légitimité de la guerre – non pour la défense d’une cause « juste » mais comme nécessité éternelle des rapports humains – provoquait moins de guerres et induisait un respect de l’ennemi envisagé comme adversaire (comme hostis et non comme inimicus).
Les successeurs de Carl Schmitt, précisant et prolongeant sa pensée, ont forgé avec Rüdiger Altmann la notion d’Ernstfall (cas d’urgence), qui constitue un autre critère fondamental du politique. La souveraineté politique ou la crédibilité d’une nouvelle instance politique se fondent sur leur capacité à affronter et à résoudre les cas d’urgence. Les idéologies politiques dominantes, toutes pénétrées d’hédonisme et volontiers sécurisantes, veulent ignorer d’urgence, le coup du sort, l’aléa. Le politique digne de ce nom – et cette idée pulvérise les catégories idéologiques et abstraites de « droite » et de « gauche » – est celui qui, secrètement, répond au défi du cas d’urgence, tire la collectivité du mauvais pas imprévu ou de la tempête et par-là autorise une mobilisation totale du peuple et une intensification de ses valeurs. Les conceptions libérales du politique ne voient dans l’Ernstfall que l’exception, et dans la « normalité juridique », la règle. Cette vision des choses, inspirées de la philosophie téléologique de l’histoire de Hegel, correspond à la domination de la bourgeoisie qui place la sécurité avant le dynamisme historique et le destin du peuple. Selon Carl Schmitt, au contraire, la fonction du souverain est sa capacité de décider de l’état d’exception, qui ne constitue nullement une anomalie mais une éventualité permanente. Cet aspect de la pensée de Carl Schmitt traduit ses inspirations essentiellement françaises et espagnoles (Bonald, Donoso Cortès, Bodin, Maistre, etc.) et permet de le situer, à égalité avec Machiavel, dans la lignée de la grande école latine des sciences politiques.
Dans Legalität und Legitimität (1932), Carl Schmitt, en disciple de Hobbes, invite à considérer que la légitimité prime la notion abstraite de légalité. Est légitime un pouvoir qui peut protéger par la force la collectivité dont il a la charge. La conception idéaliste et « juridiste » de la légalité, déplore Carl Schmitt, a, par ex., autorisé Hitler à parvenir au pouvoir. Le légalisme débouche sur le renoncement à la puissance, ce que Carl Schmitt appelle la « politique de la non-politique » (Politik des Unpolitischen), celle qui ne prend pas ses responsabilités, qui ne formule pas de choix concernant le destin collectif. « Celui qui ne possède pas la puissance de protéger quelqu’un, écrit Carl Schmitt dans La Notion de politique, n’a pas non plus le droit d’exiger l’obéissance. Et inversement, celui qui cherche et accepte la puissance n’a pas le droit de refuser l’obéissance ».
Cette dialectique de la puissance et de l’obéissance est refusée par les tenants du dualisme social, qui opposent arbitrairement la société et la fonction souveraine en s’imaginant, contre toute expérience, que l’exploitation et la domination sont le fait politique du « pouvoir » alors qu’elles ressortissent beaucoup plus fréquemment aux féodalités économiques.
Carl Schmitt élabore ainsi une critique de l’État dualiste du XIXe siècle fondé sur les conceptions de John Locke et de Montesquieu visant à une séparation entre la sphère de l’État et la sphère privée. De fait, les technocraties modernes, historiquement issues des institutions de représentativité parlementaire, connaissent des interpénétrations et des oppositions entre le privé et le public, comme l’a montré Jürgen Habermas. Une telle situation déstabilise l’individu et affaiblit l’État. C’est cette faiblesse des démocraties qui permit, selon Carl Schmitt, l’établissement des régimes à parti unique, comme il l’explique dans Staat, Bewegung, Volk (3). Ce type de régime constitue la révolution institutionnelle du XXe s. ; de fait, c’est aujourd’hui celui qui est le plus répandu dans le monde. Seule l’Europe occidentale et l’Amérique du Nord ont conservé la structure pluraliste de la démocratie traditionnelle, maintenue d’ailleurs comme une fiction, puisque le véritable pouvoir est économique et technique. L’État à parti unique tente de reconstituer l’unité politique de la nation, selon une triple structure : l’État proprement dit regroupe les fonctionnaires et l’armée ; le Peuple n’est pas une population statistique mais une entité politisée et fortement organisée en institutions intermédiaires ; Le Parti met cet ensemble en mouvement (Bewegung) et constitue un sas de communication entre l’État et le Peuple.
Carl Schmitt, qui renvoie dos à dos nazisme, stalinisme, théocraties et totalitarismes humanitaires, n’avalise évidemment pas les régimes de parti unique. Il ne prône pas de « régime » particulier. Ce qu’il demande, c’est, selon la vieille tradition réaliste latine héritée de Rome, un exécutif puissant et légitime, qui n’ »idéologise » pas l’ennemi et puisse, dans les cas réels, faire usage de la force, qui sache faire de l’État « l’auto-organisation de la société ».
La guerre devient alors objet d’étude pour le politologue. Esprit universel, Carl Schmitt s’intéresse ainsi à la géopolitique comme prolongement naturel de la politique. La vraie, la grande politique, pour lui, c’est la politique extérieure, qui trouve son aboutissement dans la diplomatie. Dans Der Nomos der Erde (1951), il montre que l’État répond à la conception européenne de la politique depuis le XVIe s. Or l’Europe est entrée en décadence : l’État bureaucratique se dépolitise et ne permet plus le maintien dans l’histoire des peuples européens ; le jus publicium europaeum qui déterminait les relations inter-étatiques décline au profit d’idéologies mondialistes et pacifistes incapables de fonder un droit international efficace. L’idéologie des droits de l’homme et l’humanitarisme affiché des institutions internationales préparent paradoxalement un monde où la force prime le droit. À l’inverse, une conception réaliste des rapports inter-étatiques, qui admet et norme le conflit, qui reconnaît la légitimité des volontés de puissance, tend à civiliser les rapports entre les nations.
Carl Schmitt est, avec Mao-Tsé-Toung, le meilleur théoricien moderne de la guerre révolutionnaire et de la figure énigmatique du partisan qui, en cette ère de dépolitisation des États, reprend à son compte le politique, désigne « illégalement » ses ennemis et fait s’estomper la distinction entre guerre et paix (4).
Un tel « faux pacifisme » est bien celui d’un monde où les instances politiques et les souverainetés indépendantes s’effacent devant une civilisation mondiale plus aliénante que toutes les tyrannies. Carl Schmitt, qui influença les rédacteurs de la constitution de la Ve République, la plus intelligente, la plus politique et la moins inspirée de l’idéalisme des Lumières que la France ait connue, nous délivre ce message : la Liberté, l’Humanité, la Paix ne sont que des chimères qui préparent d’invisibles oppressions. Seules comptent les libertés, celles des peuples ou des individus : elles ne peuvent être garanties que par la force légitime d’une instance politique qui s’érige en règle et fonde le droit.
Il manque évidemment à Carl Schmitt de définir pour quelles valeurs le politique mobilise et légitime sa désignation de l’ennemi. Ces valeurs doivent être, non pas des idéologies, toujours abstraites et lourdes de totalitarisme, mais des mythologies. C’est en ce sens que la fonction gouvernementale, purement politique, ne suffit pas. Il faut lui adjoindre sa dimension « religieuse » de première fonction, telle qu’elle se trouve définie dans la tripartition indo-européenne. Telle nous paraît être la voie selon laquelle il faudrait compléter la politologie de Carl Schmitt. Car si celui-ci bâtit un pont entre l’anthropologie et le politique, il reste à en constituer un autre entre le politique et l’histoire.
Guillaume Faye et Robert Steuckers, 1981.
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NOTES :
1. Cf. J. Freund, L’Essence du politique, Sirey, 1965, et La Fin de la Renaissance, PUF, 1980.
2. Dans sa préface à La notion de politique, Calmann-Lévy, 1972.
3. Il s’agit d’une série d’études sur les régimes à parti unique, marxistes not., parue en 1932.
4. Cf. L’Ère des neutralisations, texte publié en 1972 chez Calmann-Lévy dans le même ouvrage que La notion de politique et Théorie du partisan.
Enracinement
« Attachement à sa terre, à son hérédité et à son identité comme moteurs du dynamisme historique.
L’enracinement s’oppose au cosmopolitisme, aux métissages culturels et au chaos ethnique de la civilisation actuelle.
Ce concept positif est pourtant « glissant » car il peut donner lieu à des quiproquos. L’enracinement, pour un Européen, n’est jamais immobilisme ou passéisme. Il associe l’héritage des ancêtres et la création. L’enracinement ne doit pas s’entendre de manière muséographique, ce qui reviendrait à neutraliser l’identité d’un peuple en la figeant dans le pur souvenir nostalgique. Cette notion est complémentaire de celle de la « désinstallation », expliquée par ailleurs. L’enracinement est la préservation des racines, tout en sachant que l’arbre doit continuer à croître. Les racines sont vivantes : elles portent et permettent la croissance de l’arbre.
L’enracinement s’accomplit d’abords dans la fidélité à des valeurs et à un sang. Le type le plus dangereux d’enracinement – ou de pseudo-enracinement – se manifeste dans les milieux régionalistes et autonomistes de gauche, en Occitanie, au Pays basque et en Bretagne par exemple, qui revendiquent à la fois une exception culturelle et linguistique, mais qui s’adonnent au modèle multiracial. Selon la litanie ahurissante maintes fois entendues : « nos immigrés sont aussi Bretons, Basques ou Occitans que nous ». La contradiction est totale : on s’oppose au nom des « traditions » au jacobinisme réducteur, mais on admet sur son sol les étrangers à ces traditions, imposés par l’universalisme jacobin lui-même !
L’enracinement, s’il se limite à la culture, n’est que folklore stérile. Il doit impérativement inclure une dimension ethnique fondatrice. L’enracinement strictement culturel est donc nécessaire, mais insuffisant.
Pour les Européens du futur, l’enracinement ne devra pas se limiter à l’attachement et à la défense des patries charnelles régionales ou nationales, mais accomplir une révolution intérieure : la prise de conscience d’une communauté historique de destin, l’Europe, et, peut-être plus tard, l’Eurosibérie. »
Guillaume Faye, « Pourquoi nous combattons, Manifeste de la Résistance européenne », pp. 113-114. L’Æncre, 2001.
Sur la « Convergence des catastrophes »
Archives de SYNERGIES EUROPEENNES – 2006
Guillaume Faye et la “Convergence des catastrophes”
par Robert STEUCKERS
Introduction à la présentation par Guillaume Faye du livre “La convergence des catastrophes”, signé Guillaume Corvus, Bruxelles, Ravensteinhof, 21 janvier 2006.
Dans l’introduction à l’une des versions italiennes du premier livre de Guillaume Faye, “Le système à tuer les peuples”, j’avais tenté de brosser succinctement son itinéraire politique, depuis ses années d’étudiant à l’IEP et à la Sorbonne. J’avais rappelé l’influence d’un Julien Freund, des thèses de Pareto, de Bertrand de Jouvenel sur ce jeune étudiant dont la vocation allait être de mener un combat métapolitique, via le “Cercle Spengler” d’abord, via le GRECE (Groupe de Recherche et d’Etudes sur la Civilisation Européenne) ensuite. J’avais insisté aussi sur son interprétation de Nietzsche, où, comme Alexis Philonenko, il pariait sur un rire sonore et somme toute rabelaisien, un rire déconstructeur et reconstructeur tout à la fois, sur la moquerie qui dissout les certitudes des médiocres et des conformistes. Je ne vais pas répéter aujourd’hui tout cet exposé, qu’on peut lire sur internet, mais je me concentrerai surtout sur une notion omniprésente dans les travaux de Faye, la notion cardinale de “politique”, oui, sur cette “notion du politique”, si chère au Professeur Julien Freund. L’espace du politique, et non pas de la politique (politicienne), est l’espace des enjeux réels, ceux qui décident de la vie ou de la survie d’une entité politique. Cette vie et cette survie postulent en permanence une bonne gestion, un bon “nomos de l’oikos” — pour reprendre la terminologie grecque de Carl Schmitt) — une pensée permanente du long terme et non pas une focalisation sur le seul court terme, l’immédiat sans profondeur temporelle et le présentisme répétitif dépourvu de toute prospective.
Le bon “nomos” est celui qui assure donc la survie d’une communauté politique, d’un État ou d’un empire, qui, par la clairvoyance et la prévoyance quotidiennes qu’il implique, génère une large plus-value, en tous domaines, qui conduit à la puissance, au bon sens du terme. La puissance n’est rien d’autre qu’un solide capital de ressources matérielles et immatérielles, accumulées en prévision de coups durs, de ressacs ou de catastrophes. C’est le projet essentiel de Clausewitz, dont on fait un peu trop rapidement un belliciste à tous crins. Clausewitz insiste surtout sur l’accumulation de ressources qui rendront la guerre inutile, parce que l’ennemi n’osera pas affronter une politie bien charpentée, ou qui, si elle se déclenche quand même, fera de mon entité politique un morceau dur ou impossible à avaler, à mettre hors jeu. Ce n’est rien d’autre qu’une application du vieil adage romain : “Si vis pacem, para bellum”.
L’oeuvre immortelle de Carl Schmitt et de Julien Freund
D’où nous vient cette notion du “politique” ?
Elle nous vient d’abord de Carl Schmitt. Pour qui elle s’articule autour de deux vérités observées au fil de l’histoire :
1) Le politique est porté par une personne de chair et de sang, qui décide en toute responsabilité (Weber). Le modèle de Schmitt, catholique rhénan, est l’institution papale, qui décide souverainement et en ultime instance, sans avoir de comptes à rendre à des organismes partiels et partisans, séditieux et centrifuges, mus par des affects et des intérêts particuliers et non généraux.
2) La sphère du politique est solide si le principe énoncé au 17ième siècle par Thomas Hobbes est honoré : “Auctoritas non veritas facit legem” (C’est l’autorité et non la vérité qui fait la loi/la norme). Nous pourrions, au seuil de ce 21ième siècle, qui s’annonce comme un siècle de catastrophes, tout comme le 20ième, étendre cette réflexion de Hobbes et dire : “Auctoritas non lex facit imperium”, soit “C’est l’autorité et non la loi/la norme qui fait l’empire”. Schmitt voulait dénoncer, en rappelant la science politique de Hobbes, le danger qu’il y a à gouverner les états selon des normes abstraites, des principes irréels et paralysants, parfois vecteurs de dissensions calamiteuses pouvant conduire à la guerre civile. Quelques décennies d’une telle gouvernance et les “noeuds gordiens” s’accumulent et figent dangereusement les polities qui s’en sont délectée. Il faut donc des autorités (personnelles ou collégiales) qui parviennent à dénouer ou à trancher ces “noeuds gordiens”.
Cette notion du politique nous vient ensuite du professeur strasbourgeois Julien Freund, qui était, il est vrai, l’un des meilleurs disciples de Carl Schmitt. Il a repris à son compte cette notion, l’a appliquée dans un contexte fort différent de celui de l’Allemagne de Weimar ou du nazisme, soit celui de la France gaullienne et post-gaullienne, également produit de la pensée de Carl Schmitt. En effet, il convient de rappeler ici que René Capitant, auteur de la constitution présidentialiste de la 5ième République, est le premier et fidèle disciple français de Schmitt. Le Président de la 5ième République est effectivement une “auctoritas”, au sens de Hobbes et de Schmitt, qui tire sa légitimité du suffrage direct de l’ensemble de la population. Il doit être un homme charismatique de chair et de sang, que tous estiment apte à prendre les bonnes décisions au bon moment. Julien Freund, disciple de Schmitt et de Capitant, a coulé ses réflexions sur cette notion cardinale du politique dans un petit ouvrage qu’on nous faisait encore lire aux Facultés Universitaires Saint-Louis à Bruxelles il y a une trentaine d’années : “Qu’est-ce que le politique?” (Ed. du Seuil). Cet ouvrage n’a pas pris une ride. Il reste une lecture obligatoire pour qui veut encore, dans l’espace politique, penser clair et droit en notre période de turbulences, de déliquescences et de déclin.
René Thom et la théorie des catastrophes
Comment cette notion du politique s’articule-t-elle autour de la thématique qui nous préoccupe aujourd’hui, soit la “convergences des catstrophes” ? Faye est le benjamin d’une chaine qui relie Clausewitz à Schmitt, Schmitt à Capitant, Capitant à Freund et Freund à lui-même et ses amis. Ses aînés nous ont quittés : ils ne vivent donc pas l’ère que nous vivons aujourd’hui. D’autres questions cruciales se posent, notamment celle-ci, à laquelle répond l’ouvrage de Guillaume Corvus : “Le système (à tuer les peuples) est-il capable de faire face à une catastrophe de grande ampleur, à plusieurs catastrophes simultanées ou consécutives dans un laps de temps bref, ou, pire à une convergences de plusieurs catastrophes simultanées ?”. Au corpus doctrinal de Schmitt et Freund, Corvus ajoute celui du mathématicien et philosophe français René Thom, qui constate que tout système complexe est par essence fragile et même d’autant plus fragile que sa complexité est grande. Corvus exploite l’oeuvre de Thom, dans la mesure où il rappelle qu’un événement anodin peut créer, le cas échéant, des réactions en chaîne qui conduisent à la catastrophe par implosion ou par explosion. On connait ce modèle posé maintes fois par certains climatologues, observateurs de catastrophes naturelles : le battement d’aile d’un papillon à Hawai peut provoquer un tsunami au Japon ou aux Philippines. Les théories de Thom trouvent surtout une application pratique pour observer et prévenir les effondrements boursiers : en effet, de petites variations peuvent déboucher sur une crise ou un krach de grande ampleur.
Corvus soulève donc la question sur le plan de la gestion des États voire du village-monde à l’heure de la globalisation : l’exemple de l’ouragan qui a provoqué fin août les inondations de la Nouvelle-Orléans prouve d’ores et déjà que le système américain ne peut gérer, de manière optimale, deux situations d’urgence à la fois : la guerre en Irak, qui mobilise fonds et énergies, et les inondations à l’embouchure du Mississippi (dont la domestication du bassin a été le projet premier de Franklin Delano Roosevelt, pour lequel il a mobilisé toutes les énergies de l’Amérique à l’ “ère des directeurs” — ces termes sont de James Burnham — et pour lequel il a déclenché les deux guerres mondiales afin de glaner les fonds suffisants, après élimination de ses concurrents commerciaux allemands et japonais, et de réaliser son objectif : celui d’organiser d’Est en Ouest le territoire encore hétéroclite des Etats-Unis). La catastrophe naturelle qui a frappé la Nouvelle-Orléans est, en ce sens, l’indice d’un ressac américain en Amérique du Nord même et, plus encore, la preuve d’une fragilité extrême des systèmes hyper-complexes quand ils sont soumis à des sollicitations multiples et simultanées. Nous allons voir que ce débat est bien présent aujourd’hui aux Etats-Unis.
Qu’adviendrait-il d’une France frappée au même moment par quatre ou cinq catastrophes ?
En France, en novembre 2005, les émeutes des banlieues ont démontré que le système-France pouvait gérer dans des délais convenables des émeutes dans une seule ville, mais non dans plusieurs villes à la fois. La France est donc fragile sur ce plan. Il suffit, pour lui faire une guerre indirecte, selon les nouvelles stratégies élaborées dans les états-majors américains, de provoquer des troubles dans quelques villes simultanément. L’objectif d’une telle opération pourrait être de paralyser le pays pendant un certain temps, de lui faire perdre quelques milliards d’euros dans la gestion de ces émeutes, milliards qui ne pourront plus être utilisés pour les projets spatiaux concurrents et européens, pour la modernisation de son armée et de son industrie militaire (la construction d’un porte-avions par exemple). Imaginons alors une France frappée simultanément par une épidémie de grippe (aviaire ou non) qui mobiliserait outrancièrement ses infrastructures hospitalières, par quelques explosions de banlieues comme en novembre 2005 qui mobiliserait toutes ses forces de police, par des tornades sur sa côte atlantique comme il y a quelques années et par une crise politique soudaine due au décès inopiné d’un grand personnage politique. Inutile d’épiloguer davantage : la France, dans sa configuration actuelle, est incapable de faire face, de manière cohérente et efficace, à une telle convergence de catastrophes.
L’histoire prouve également que l’Europe du 14ième siècle a subi justement une convergence de catastrophes semblable. La peste l’a ravagée et fait perdre un tiers de ses habitants de l’époque. Cette épidémie a été suivie d’une crise socio-religieuse endémique, avec révoltes et jacqueries successives en plusieurs points du continent. A cet effondrement démographique et social, s’est ajoutée l’invasion ottomane, partie du petit territoire contrôlé par le chef turc Othman, en face de Byzance, sur la rive orientale de la Mer de Marmara. Il a fallu un siècle — et peut-être davantage — pour que l’Europe s’en remette (et mal). Plus d’un siècle après la grande peste de 1348, l’Europe perd encore Constantinople en 1453, après avoir perdu la bataille de Varna en 1444. En 1477, les hordes ottomanes ravagent l’arrière-pays de Venise. Il faudra encore deux siècles pour arrêter la progression ottomane, après le siège raté de Vienne en 1683, et presque deux siècles supplémentaires pour voir le dernier soldat turc quitter l’Europe. L’Europe risque bel et bien de connaître une “période de troubles”, comme la Russie après Ivan le Terrible, de longueur imprévisible, aux effets dévastateurs tout aussi imprévisibles, avant l’arrivée d’un nouvel “empereur”, avant le retour du politique.
“Guerre longue” et “longue catastrophe”: le débat anglo-saxon
Replaçons maintenant la parution de “La convergence des catastrophes” de Guillaume Corvus dans le contexte général de la pensée stratégique actuelle, surtout celle qui anime les débats dans le monde anglo-saxon. Premier ouvrage intéressant à mentionner dans cette introduction est celui de Philip Bobbitt, “The Shield of Achilles. War, Peace and the Course of History” (Penguin, Harmondsworth, 2002-2003) où l’auteur explicite surtout la notion de “guerre longue”. Pour lui, elle s’étend de 1914 à la première offensive américaine contre l’Irak en 1990-91. L’actualité nous montre qu’il a trop limité son champ d’observation et d’investigation : la seconde attaque américaine contre l’Irak en 2003 montre que la première offensive n’était qu’une étape ; ensuite, l’invasion de l’Afghanistan avait démontré, deux ans auparavant, que la “guerre longue” n’était pas limitée aux deux guerres mondiales et à la guerre froide, mais englobait aussi des conflits antérieurs comme les guerres anglo-russes par tribus afghanes interposées de 1839-1842, la guerre de Crimée, etc. Finalement, la notion de “guerre longue” finit par nous faire découvrir qu’aucune guerre ne se termine définitivement et que tous les conflits actuels sont in fine tributaires de guerres anciennes, remontant même à la protohistoire (Jared Diamonds, aux Etats-Unis, l’évoque dans ses travaux, citant notamment que la colonisation indonésienne des la Papouasie occidentale et la continuation d’une invasion austronésienne proto-historique ; ce type de continuité ne s’observa pas seulement dans l’espace austral-asiatique).
Si l’on limite le champ d’observation aux guerres pour le pétrole, qui font rage plus que jamais aujourd’hui, la période étudiée par Bobbitt ne l’englobe pas tout à fait : en effet, les premières troupes britanniques débarquent à Koweit dès 1910 ; il conviendrait donc d’explorer plus attentivement le contexte international, immédiatement avant la première guerre mondiale. Comme l’actualité de ce mois de janvier 2006 le prouve : ce conflit pour le pétrole du Croissant Fertile n’est pas terminé. Anton Zischka, qui vivra centenaire, sera actif jusqu’au bout et fut l’une des sources d’inspiration majeures de Jean Thiriart, avait commencé sa très longue carrière d’écrivain journaliste en 1925, quand il avait 25 ans, en publiant un ouvrage, traduit en français chez Payot, sur “La guerre du pétrole”, une guerre qui se déroule sur plusieurs continents, car Zischka n’oubliait pas la Guerre du Chaco en Amérique du Sud (les tintinophiles se rappelleront de “L’oreille cassée”, où la guerre entre le San Theodoros fictif et son voisin, tout aussi fictif, est provoquée par le désir de pétroliers américains de s’emparer des nappes pétrolifières).
Aujourd’hui, à la suite du constat d’une “longue guerre”, posé par Bobbitt et, avant lui, par Zischka, l’auteur américain James Howard Kunstler, dans “La fin du pétrole. Le vrai défi du XXI° siècle” (Plon, 2005) reprend et réactualise une autre thématique, qui avait été chère à Zischka, celle du défi scientifique et énergétique que lancera immanquablement la raréfaction du pétrole dans les toutes prochaines décennies. Pour Zischka, les appareils scientifiques privés et étatiques auraient dû depuis longtemps se mobiliser pour répondre aux monopoles de tous ordres. Les savants, pour Zischka, devaient se mobiliser pour donner à leurs patries, à leurs aires civilisationnelles (Zischka est un européiste et non un nationaliste étroit), les outils nécessaires à assurer leurs autonomies technologique, alimentaire, énergétique, etc. C’est là une autre réponse à la question de Clausewitz et à la nécessité d’une bonne gestion du patrimoine naturel et culturel des peuples. Faye n’a jamais hésité à plaider pour la diversification énergétique ou pour une réhabilitation du nucléaire. Pour lui comme pour d’autres, bon nombre d’écologistes sont des agents des pétroliers US, qui entendent garder les états inclus dans l’américanosphère sous leur coupe exclusive. L’argument ne manque nullement de pertinence, d’autant plus que le pétrole est souvent plus polluant que le nucléaire. Pour Corvus, l’une des catastrophes majeures qui risque bel et bien de nous frapper bientôt, est une crise pétrolière d’une envergure inédite.
La fin du modèle urbanistique américain
Les arguments de Corvus, nous les retrouvons chez Kunstler, preuve une nouvelle fois que ce livre sur la convergence des catstrophes n’a rien de marginal comme tentent de le faire accroire certains “aggiornamentés” du canal historique de la vieille “nouvelle droite” (un petit coup de patte en passant, pour tenter de remettre les pendules à l’heure, même chez certains cas désespérés… ou pour réveiller les naïfs qui croient encore — ou seraient tentés de croire — à ces stratégies louvoyantes et infructueuses…). Kunstler prévoit après la “longue guerre”, théorisée par Bobbitt, ou après la longue guerre du pétrole, décrite dans ses premiers balbutiements par Zischka, une “longue catastrophe”. Notamment, il décrit, de manière fort imagée, en prévoyant des situations concrètes possibles, l’effondrement de l’urbanisme à l’américaine. Ces villes trop étendues ne survivraient pas en cas de disparition des approvisionnements de pétrole et, partant, de l’automobile individuelle. 80% des bâtiments modernes, explique Kunstler, ne peuvent survivre plus de vingt ans en bon état de fonctionnement. Les toitures planes sont recouvertes de revêtements éphémères à base de pétrole, qu’il faut sans cesse renouveler. Il est en outre impossible de chauffer et d’entretenir des super-marchés sans une abondance de pétrole. La disparition rapide ou graduelle du pétrole postule un réaménagement complet des villes, pour lequel rien n’a jamais été prévu, vu le mythe dominant du progrès éternel qui interdit de penser un ressac, un recul ou un effondrement. Les villes ne pourront plus être horizontales comme le veut l’urbanisme américain actuel. Elle devront à nouveau se verticaliser, mais avec des immeubles qui ne dépasseront jamais sept étages. Il faudra revenir à la maçonnerie traditionnelle et au bois de charpente. On imagine quels bouleversements cruels ce réaménagement apportera à des millions d’individus, qui risquent même de ne pas survivre à cette rude épreuve, comme le craint Corvus. Kunstler, comme Corvus, prévoit également l’effondrement de l’école obligatoire pour tous : l’école ne sera plus “pléthorique” comme elle l’est aujourd’hui, mais s’adressera à un nombre limité de jeunes, ce qui conduira à une amélioration de sa qualité, seul point positif dans la catastrophe imminente qui va nous frapper.
La “quatrième guerre mondiale” de Thierry Wolton
Pour ce qui concerne le défi islamique, que Faye a commenté dans le sens que vous savez, ce qui lui a valu quelques ennuis, un autre auteur, Thierry Wolton, bcbg, considéré comme “politiquement correct”, tire à son tour la sonnette d’alarme, mais en prenant des options pro-américaines à nos yeux inutiles et, pire, dépourvues de pertinence. Dans l’ouvrage de Wolton, intitulé “La quatrième guerre mondiale” (Grasset, 2005), l’auteur évoque l’atout premier du monde islamique, son “youth bulge”, sa “réserve démographique”. Ce trop-plein d’hommes jeunes et désoeuvrés, mal formés, prompts à adopter les pires poncifs religieux, est une réserve de soldats ou de kamikazes. Mais qui profiteront à qui ? Aucune puissance islamique autonome n’existe vraiment. Les inimitiés traversent le monde musulman. Aucun État musulman ne peut à terme servir de fédérateur à une umma offensive, malgré les rodomontades et les vociférations. Seuls les États-Unis sont en mesure de se servir de cette masse démographique disponible pour avancer leurs pions dans cet espace qui va de l’Egypte à l’Inde et de l’Océan Indien à la limite de la taïga sibérienne. Certes, l’opération de fédérer cette masse territoriale et démographique sera ardue, connaîtra des ressacs, mais les Etats-Unis auront toujours, quelque part, dans ce vaste “Grand Moyen Orient”, les dizaines de milliers de soldats disponibles à armer pour des opérations dans le sens de leurs intérêts, au détriment de la Russie, de l’Europe, de la Chine ou de l’Inde. Avec la Turquie, jadis fournisseur principal de piétaille potentielle pour l’OTAN ou l’éphémère Pacte de Bagdad du temps de la Guerre froide dans les années 50, branle dans le manche actuellement. Les romans d’un jeune écrivain, Burak Turna, fascinent le public turc. Ils évoquent une guerre turque contre les Etats-Unis et contre l’UE (la pauvre….), suivie d’une alliance russo-turque qui écrasera les armées de l’UE et plantera le drapeau de cette alliance sur les grands édifices de Vienne, Berlin et Bruxelles. Ce remaniement est intéressant à observer : le puissant mouvement des loups gris, hostiles à l’adhésion turque à l’UE et en ce sens intéressant à suivre, semble opter pour les visions de Turna.
Dans ce contexte, mais sans mentionner Turna, Wolton montre que la présence factuelle du “youth bulge” conduit à la possibilité d’une “guerre perpétuelle”, donc “longue”, conforme à la notion de “jihad”. Nouvelle indice, après Bobbitt et Kunstler, que le pessimisme est tendance aujourd’hui, chez qui veut encore penser. La “guerre perpétuelle” n’est pas un problème en soi, nous l’affrontons depuis que les successeurs du Prophète Mohamet sont sortis de la péninsule arabique pour affronter les armées moribondes des empires byzantins et perses. Mais pour y faire face, il faut une autre idéologie, un autre mode de pensée, celui que l’essayiste et historien américain Robert Kaplan suggère à Washington de nos jours : une éthique païenne de la guerre, qu’il ne tire pas d’une sorte de new age à la sauce Tolkien, mais notamment d’une lecture attentive de l’historien grec antique Thucydide, premier observateur d’une “guerre longue” dans l’archipel hellénique et ses alentours. Kaplan nous exhorte également à relire Machiavel et Churchill. Pour Schmitt hier, comme pour Kaplan aujourd’hui, les discours normatifs et moralisants, figés et soustraits aux effervescences du réel, camouflent des intérêts bornés ou des affaiblissements qu’il faut soigner, guérir, de toute urgence.
L’infanticide différé
Revenons à la notion de “youth bulge”, condition démographique pour mener des guerres longues. Utiliser le sang des jeunes hommes apparait abominable, les sacrifier sur l’autel du dieu Mars semble une horreur sans nom à nos contemporains bercés par les illusions irénistes qu’on leur a serinées depuis deux ou trois décennies. En Europe, le sacrifice des jeunes générations masculines a été une pratique courante jusqu’à la fin de la seconde guerre mondiale. Ne nous voilons pas la face. Nous n’avons pas été plus “moraux” que les excités islamiques d’aujourd’hui et que ceux qui veulent profiter de leur fougue. La bataille de Waterloo, à quinze kilomètres d’ici, est une bataille d’adolescents fort jeunes, où l’on avait notamment fourré dans les uniformes d’une “Landwehr du Lünebourg” tous les pensionnaires des orphelinats du Hanovre, à partir de douze ans. La lecture des ouvrages remarquables du démographe français Gaston Bouthoul, autre maître à penser de Faye, nous renseigne sur la pratique romaine de l’”infanticide différé”. Rome, en armant ces légions, supprimait son excédent de garçons, non pas en les exposant sur les marges d’un temple ou en les abandonnant sur une colline, mais en différant dans le temps cette pratique courante dans les sociétés proto-historiques et antiques. Le jeune homme avait le droit à une enfance, à être nourri avant l’âge adulte, à condition de devenir plus tard soldat de dix-sept à trente-sept ans. Les survivants se mariaient et s’installaient sur les terres conquises par leurs camarades morts. L’empire ottoman reprendra cette pratique en armant le trop-plein démographique des peuples turcs d’Asie centrale et les garçons des territoires conquis dans les Balkans (les janissaires). La raison économique de cette pratique est la conquête de terres, l’élargissement de l’ager romanus et l’élimination des bouches inutiles. Le ressac démographique de l’Europe, où l’avortement remboursé a remplacé l’infanticide différé de Bouthoul, rend cette pratique impossible, mais au détriment de l’expansion territoriale. Le “youth bulge” islamique servira un nouveau janissariat turc, si les voeux de Turna s’exaucent, la jihad saoudienne ou un janissariat inversé au service de l’Amérique.
Que faire ?
L’énoncé de tous ces faits effrayants qui sont ante portas ne doit nullement conduire au pessimisme de l’action. Les réponses que peut encore apporter l’Europe dans un sursaut in extremis (dont elle a souvent été capable : les quelques escouades de paysans visigothiques des Cantabriques qui battent les Maures vainqueurs et arrêtent définitivement leur progression, amorçant par là la reconquista ; les Spartiates des Thermopyles ; les défenseurs de Vienne autour du Comte Starhemberg ; les cent trente-cinq soldats anglais et gallois de Rorke’s Drift; etc.) sont les suivantes :
- Face au “youth bulge”, se doter d’une supériorité technologique comme aux temps de la proto-histoire avec la domestication du cheval et l’invention du char tracté ; mais pour renouer avec cette tradition des “maîtres des chevaux”, il faut réhabiliter la discipline scolaire, surtout aux niveaux scientifiques et techniques.
- Se remémorer l’audace stratégique des Européens, mise en exergue par l’historien militaire américain Hanson dans “Why the West has always won”. Cela implique la connaissance des modèles anciens et modernes de cette audace impavide et la création d’une mythologie guerrière, “quiritaire”, basée sur des faits réels comme l’Illiade en était une.
- Rejeter l’idéologie dominante actuelle, créer un “soft power” européen voire euro-sibérien (Nye), brocarder l’ “émotionalisme” médiatique, combattre l’amnésie historique, mettre un terme à ce qu’a dénoncé Philippe Muray dans “Festivus festivus” (Fayard, 2005), et, antérieurement, dans “Désaccord parfait” (coll. “Tel”, Gallimard), soit l’idéologie festive, sous toutes ses formes, dans toute sa nocivité, cette idéologie festive qui domine nos médias, se campe comme l’idéal définitif de l’humanité, se crispe sur ses positions et déchaîne une nouvelle inquisition (dont Faye et Brigitte Bardot ont été les victimes).
C’est un travail énorme. C’est le travail métapolitique. C’est le travail que nous avons choisi de faire. C’est le travail pour lequel Guillaume Faye, qui va maintenant prendre la parole, a consacré toute sa vie. A vous de reprendre le flambeau. Nous ne serons écrasés par les catastrophes et par nos ennemis que si nous laissons tomber les bras, si nous laissons s’assoupir nos cerveaux.
L’économie n’est pas le destin
XIIIième Colloque fédéral du G.R.E.C.E.
Communication de Guillaume FAYE, Secrétaire Etudes et Recherches
“Les seules réalités qui comptent pour notre avenir sont d’ordre économique”, déclarait au cours d’un débat un ministre, qui est aussi, paraît-il, le meilleur économiste de France. “Je suis bien d’accord avec vous”, lui répliquait l’adversaire politique qui lui était opposé, mais vous êtes un piètre gestionnaire et nous sommes plus forts que vous en économie”.
Dialogue révélateur.
Comme Nietzsche, sachons débusquer les faux savants sous le vernis des “spécialistes”, osons déboulonner les idoles. Car la fausse science – la métaphysique aussi – de notre époque, et la première de ses idoles, c’est bien l’économie.
“Nous vivons dans des sociétés, note Louis Pauwels, pour lesquelles l’économie est tout le destin. Nous bornons nos intérêts à l’histoire immédiate, et nous bornons celle-ci aux faits économiques”. Notre civilisation, en effet, – qui n’est plus une “culture” – est fondée sur une conception du monde exclusivment économique. Les idéologies libérales, socialistes, ou marxistes, se rejoignent dans leur interprétation “éco-nomiste” de l’homme et de la société. Elles postulent toutes que l’idéal humain est l’abondance économique individuelle ; bien qu’elles divergent sur les moyens de parvenir à cet état, elles admettent unanimement qu’un peuple n’est qu’une “société”, elles réduisent son destin à la poursuite exclusive de son bien-être économique, elles n’expliquent son histoire et n’élaborent sa politique que par l’économie.
Et c’est ce qu’au G.R.E.C.E. nous contestons. Nous rejetons cette réduction de l’humain à l’économique, cette unidimensionnalité de l’histoire. Pour nous, les peuples doivent d’abord assurer leur destin : c’est-à-dire leur durée historique et politique, et leur spécificité. L’histoire n’est pas déterminée ; et surtout pas par des rapports et des mécanismes économiques. La volonté humaine fait l’histoire. Pas l’économie.
L’économie, pour nous, ne devrait être ni une contrainte, ni une théorie, mais une stratégie, indispensable, mais subordonnée au politique. Gérer les ressources d’une Communauté selon des critères d’abord politiques, telle est la place de l’économie.
Donc, entre les choix libéraux ou socialistes et nous, il n’y a pas d’entente concevable.
Anti-réductionnistes, nous ne croyons pas que le “bonheur” mérite d’être un idéal social exclusif. Avec les éthologues modernes, nous pensons que les Comunnautés humaines ne survivent physiquement que si elles sont porteuses d’un destin spirituel et culturel.
Nous pouvons même démontrer qu’à privilégier l’économie et la seule recherche du bien-être individuel, on aboutit à des systèmes tyranniques, à la déculturation des peuples, et à court terme, à une mauvaise gestion économique. Car l’économie elle-même fonctionne mieux lorsqu’elle ne tient pas la première place, lorsqu’elle n’usurpe pas la fonction politique.
C’est pourquoi il y a une relève intellectuelle à prendre en économie, comme dans d’autres domaines. Une autre vision de l’économie, conforme aux défis contemporains, et non plus fondée sur des axiomes de bourgeois du XIXième siècle, ce sera peut-être L’ECONOMIE ORGANIQUE, objet de nos recherches actuelles.
La révolte – au sens que Julius Evola donne à ce terme – s’impose contre cette dictature de l’économie, issue d’une domination des idéaux bourgeois et d’une hypertrophie d’une fonction sociale. Pour nous Européens de l’ouest, c’est une révolte contre le libéralisme.
“Notre époque, écrivait déjà Nietzsche dans Aurore, qui parle beaucoup d’économie est bien gaspilleuse ; elle gaspille l’esprit”. Et il était prophète : aujourd’hui, un Président de la République ose déclarer : “Le problème majeur de notre époque, c’est la consommation”. Le même, à ces “citoyens” réduits au rang de consommateurs, affirme qu’il souhaite la “naissance d’une immense classe moyenne, unifiée par le niveau de vie”. Le même toujours s’est félicité de la soumission de la culture à l’économie marchande : “La diffusion massive – ce mot lui est cher – de l’audiovisuel conduit la population à partager les mêmes biens culturels. Bons ou mauvais, c’est une autre affaire (sic) mais en tous cas pour la première fois les mêmes”.
Claire apologie de l’abaissement de la culture au trafic, par le chef de file des libéraux. Ainsi, le politique est-il ravalé au rang de la gestion, phénomène bien décrit par le politologue Carl Schmitt. La domination obsessionnelle des préoccupations économiques ne correspond pas, pourtant, à l’ancien psychisme des peuples européens. En effet, les trois fonctions sociales millénaires des Indo-Européens, fonctions de souveraineté politique et religieuse, de guerre, et en troisième lieu de fécondité et de production, supposaient une domination des valeurs des deux premières fonctions ; faits mis en lumière par G. Dumézil et E. Benveniste. Or, non seulement la fonction de reproduction se trouve aujourd’hui dominée par une de ses sous-fonctions, l’économie, mais celle-ci à son tour est dominée par la sous-fonction “marchande”. De sorte que l’organisme social est, pathologiquement, soumis aux valeurs que secrète la fonction marchande.
Selon les concepts du sociologue F. Tönnies, ce monde à l’envers perd son caractère “organique” et vivant et devient “société mécanique”. Il nous faut réinventer une “communauté organique”. Ainsi le libéralisme économique et son corolaire politique prennent-ils leur signification historique : cette idéologie a été l’alibi théorique d’une classe économique et sociale pour se “libérer” de toute tutelle de la fonction souveraine et politique, et imposer ses valeurs – ses intérêts matériels – en lieu et place de l’”intérêt général” de la Communauté toute entière.
Seule la fonction souveraine et ses valeurs propres peuvent assurer l’intérêt général. La seule révolution a été celle du libéralisme, qui a usurpé la souveraineté pour le compte de la fonction économique, en revendiquant d’abord l’”égalité” avec les autres valeurs, prétexte à les marginaliser par la suite.
Selon un processus voisin du marxisme, le libéralisme a construit un réductionnisme économique. Les hommes ne lui sont significatifs que comme intervenants abstraits sur un marché: clients, consommateurs, unités de main d’œuvre ; les spécificités culturelles, ethniques, politiques, constituent autant d’obstacles, d’”anomalies provisoires” en regard de l’Utopie à réaliser : le marché mondial, sans frontières, sans races, sans singularités ; cette utopie est plus dangereuse que celle de l’égalitarisme “communiste” car elle est plus extrémiste encore, et plus pragmatique. Le libéralisme américain et son rêve de fin de l’histoire dans le même “way of life” commercial planétaire constitue la principale menace.
Ainsi désignons-nous clairement notre ennemi. Nous avons coutume de désigner par “société marchande” la société réalisée par l’idéologie libérale – on peut noter que le marxisme et le socialisme n’ont jamais réussi, eux, à réaliser leur projet égalitaire, la “société communiste”, et apparaissent à ce titre moins révolutionnaires que le libéralisme, moins “réels”.
Cette “société marchande” nous apparaît-elle donc comme l’objet actuel et concret de critique et de destruction.
Notre société est “marchande”, mais pas spécialement mercantile. La République de Venise ou les Cités Hanséatiques vivaient d’un système économique mercantile mais ne constituaient pas des “sociétés marchandes”. Donc le terme “marchand” ne désigne pas des structures socio-économiques mais une mentalité collective, un état des valeurs qui caractérise non seulement l’économie mais toutes les institutions.
Les valeurs du marchand, indispensables à son seul niveau, déterminent le comportement de toutes les sphères sociales et étatiques, et même la fonction purement productive de l’économie.
On juge – et l’État au premier chef – d’un point de vue marchand de tout. Cela ne veut pas dire que domination marchande signifie “domination par l’argent” ; nous ne portons pas condamnation morale de l’argent et du profit d’un entrepreneur. Il faut admettre le comportement mercantile ou profiteur s’il accepte de se subordonner à d’autres valeurs. Il ne faut donc pas voir dans notre position une “haine de l’économie” ou un nouveau réductionnisme opposé au gain et à la fonction marchande en tant que tels. Nous ne sommes pas des moralisateurs chrétiens. Société marchande signifie donc société où les valeurs ne sont que marchandes. On peut les classer en trois figures” majeures : la mentalité déterministe, l’esprit de calcul, et la dictature du bien-être économique individuel.
La mentalité déterministe, utile pour la seule activité marchande, vise à éliminer les risques et à minimiser les aléas. Mais, adoptée par l’ensemble d’une société et en particulier par les décideurs politiques et économiques, la mentalité déterministe devient un alibi intellectuel pour ne pas agir et risquer. Seul le marchand peut à bon droit, pour maximiser ses gains, subordonner ses actes à des déterminismes : lois du marché, conjonctures, courbes de prix, etc.
Mais le pouvoir politique, pas plus que l’économie nationale ne devraient, comme un marchand, se soumettre et se “laisser agir” par une rationalité excessive qui dispense de tout “jeu du risque”. La société marchande se “gère” à court terme, sous l’hégémonie des “prévisions économiques” pseudo-scientifiques (l’industrialisation “inéluctable” du Tiers Monde, la mondialisation de la concurrence internationale, le taux de croissance des revenus et du P.N.B., etc.), mais paradoxalement ne tient pas compte des plus élémentaires des évolutions politiques à moyen terme : par exemple l’oligopole des détenteurs du pétrole.
Rien donc de moins “indépendantes” que les nations marchandes. Les gestionnaires libéraux vont “dans le sens” de ce qu’ils croient mécaniquement déterminé (car rationnellement formulé) en faisant l’économie de l’imagination et de la volonté.
Au siècle de la prospective, de la prévision statistique et informatique, on se laisse aller à court terme et l’on prévoit moins que les souverains des siècles passés. Tout se passe comme si les évolutions sociales, démographiques, géopolitiques n’existaient pas et n’allaient pas avoir d’effets majeurs. Toutes choses égales par ailleurs – selon la formule stupide des économistes libéraux – seules sont prises en compte par les décideurs, les contraintes ou pseudo-prévisions économiques à court terme.
La société marchande est donc aveugle. Soumise aux évolutions et aux volontés extérieures, parce qu’elle croit au déterminisme historique, elle rend les peuples européens objets de l’histoire.
Deuxième trait de la mentalité marchande : l’esprit de calcul. Adapté au marchand, cet esprit ne convient pas aux comportements collectifs. Hégémonie du quantifiable sur le qualifiable, c’est-à-dire sur les valeurs, prépondérance du mécanique sur l’organique, l’esprit de calcul applique à tout la grille unique de la Valeur économique. Nous ne pensons pas que l’”argent” soit devenu la norme générale : mais plutôt que tout ce qui ne peut pas se mesurer ne “compte plus”.
On prétend tout calculer, même le non-économique : on “programme” les points de retraite, les heures de travail, les temps de loisirs, les salaires, au même titre – mais bien avant – les enfants à naître. Il existe même un “coût de la vie humaine”, pris en compte pour certains investissements. Mais tout ce qui échappe au calcul des coûts, c’est-à-dire précisément ce qui importe le plus, est négligé. Les aspects inchiffrables économiquement des faits socio-culturels (comme les coûts sociaux du déracinement résultant de l’immigration) deviennent indéchiffrables et insignifiants pour les “techno-marchands”.
Même en économie, l’excès de calcul nuit : combien d’investissements utiles à long terme, mais qu’un calcul prévisionnel déclare non-rentables à court terme, sont abandonnés ?
L’individu, sécurisé, “calcule” son existence, mais n’envisage plus son héritage, sa lignée. Les États, obsédés par la gestion à court terme, ne prennent en considération que les aspects “calculables” et chiffrables de leur action. Ces “managers” démagogues n’œuvrent que là où l’on peut “rendre des comptes” et surtout dans l’immédiat, au besoin en falsifiant quelques chiffres.
Une région meurt-elle d’anémie culturelle ? Qu’importe si par le tourisme de masse, son taux de croissance est probant. Et, entre adversaires politiques, l’argument politique se réduit à des batailles de pourcentages.
Cette superficialité de la “gestion technocratique” (ersatz marchand de la fonction souveraine) peut même déboucher sur le “marketing politique”, réduction de la politique au “management” commercial. Aujourd’hui, la France ou l’Allemagne, sont plus ou moins assimilées par leurs gouvernements à des Sociétés anonymes par action. La Maison France avec ses citoyens-salariés. Il va de soi, alors, que la politique extérieure et même la politique de Défense, soient dominées par des soucis de débouchés commerciaux immédiats. Même l’économie n’y trouve pas son compte puisque ce mercantilisme à court terme s’avère aléatoire et ne remplace pas une politique économique. Quand les Chefs d’État en visite deviennent des V.R.P., comme de vrais V.R.P., ils tombent sous la dépendance de leurs clients.
La société marchande peut se décrire enfin comme une “dictature du bien-être individuel” selon le terme d’Arnold Gehlen ; dictature, parce que l’individu, contraint d’entrer dans le système providentialiste de l’État, voit sa personnalité se désintégrer dans l’environnement consumériste. Paradoxalement, l’État-providence libéral essouffle l’initiative productive (charges sociales excessives) et décourage indirectement l’initiative individuelle. Assurés sociaux, salariés, chômeurs rémunérés : ils n’ont plus la maîtrise de leur destin. Immense mépris de son peuple par l’État-providence, le “monstre froid” de Nietzsche. Tyrannie douce.
Comment s’étonner alors que l’on méprise un Souverain transformé en dispensateur d’aménités ? Le Politologue Julien Freund parle à juste titre du dépérissement politique de l’État.
Le libéralisme opère un double réductionnisme : d’une part l’État et la société ne sont censés répondre qu’aux besoins économiques des peuples ; et ces besoins sont eux-mêmes réduits au “niveau de vie” individuel. Le libéralisme marchand s’interdit, en partie par intérêt, de juger si ces besoins sont souhaitables ou pas : seuls comptent les moyens techniques à mettre en œuvre pour y répondre.
D’où la prééminence politique du niveau de vie et par nécessité égalitaire : rêve bourgeois – et américain – de peuples nivelés et égalisés par le même niveau de vie.
Les peuples et les hommes étant tous semblables pour un libéral, la seule inégalité subsistante est celle du pouvoir d’achat : pour obtenir l’égalité, il suffit donc de diffuser de par le monde le mode de vie marchand. Ainsi, voilà réconciliés miraculeusement (la main invisible d’Adam Smith) l’humanisme universaliste et les “affaires”, la justice et les intérêts, comme l’avouait naïvement Jimmy Carter ; “Bible and Business”.
Les particularismes culturels, ethniques, linguistiques, les “personnalités”, sont des obstacles pour la société marchande. Ce qui explique que l’idéologie moralisatrice des libéralismes politiques pousse à l’universalisme, au mixage des peuples et des cultures, ou aux diverses formes de centralisme.
La société marchande et le modèle américain menacent toutes les cultures de la terre. En Europe ou au Japon, la culture a été réduite à un “mode de vie” (way of life) qui est l’exact inverse d’un style de vie.
L’homme est ainsi chosifié, c’est-à-dire réduit aux choses économiques qu’il achète, produit, ou reçoit, selon le même processus (mais plus intensément encore) que dans les systèmes communistes. Sa personnalité se résorbe dans les biens économiques qui seuls structurent son individualité. On change de personnage quand on change de mode. Nous ne sommes plus caractérisés par nos origines (réduites au “folklore”) ni par nos œuvres, mais par nos consommations, notre “standing”. Dans le système marchand, les modèles civiques dominants sont le consommateur, l’assuré, l’assisté ; et non pas le producteur, l’investisseur, l’entrepreneur. Ne parlons même pas des types non-économiques : le juriste, le médecin, le soldat sont devenus des types sociaux secondaires.
La société marchande diffuse un type de valeurs quotidiennes nuisibles à terme au travail en tant que tel : vendre et consommer le capital semble plus important que de le constituer. Et rien de plus égalisateur que la fonction de consommation. Les producteurs, les entrepreneurs, se différencient par leurs actes ; ils mettent en jeu des capacités inégales. Mais consommer, c’est le non-acte auquel tout le monde, quelles que soient ses capacités, son origine, peut accéder. Une économie de consommation s’engage dans une voie inhumaine dans la mesure où l’homme est éthologiquement un être d’action et de construction. Ainsi, paradoxalement la haute productivité des industries européennes subsiste-t-elle malgré la société libérale marchande et non à cause d’elle. Pour combien de temps ? Il faut préciser que notre critique de la société marchande n’est pas un refus, bien au contraire de l’industrialisation ou de la technologie. La notion de communauté organique, que nous opposons à la société marchande, n’a rien à voir avec la “société conviviale” des néo-rousseauistes (Illich, etc.).
La technique est pour nous un acquis culturel européen, mais doit être considérée comme un outil collectif de puissance et de domination du milieu et non plus comme une drogue au service du bien-être. Donc nous ne partageons pas les critiques gauchistes à résonnance biblique, sur la “malédiction de l’argent” et sur la “volonté de puissance” de la société contemporaine. La société marchande n’affirme aucune volonté, ni au niveau d’un destin global, ni même d’une stratégie économique.
La conséquence de cette civilisation de l’économie sont graves pour le destin de notre espèce, et subsidiairement, pour notre avenir politique et économique. Konrad Lorenz voit dans l’”unité des facteurs de sélection”, tous de nature économique, une menace d’appauvrissement humain. “Une contre-sélection est à l’œuvre, révèle Lorenz dans Nouvelle Ecole, qui réduit les diversités de l’humanité et lui impose de penser exclusivement en terme de rentabilité économique à court terme. Les idéologies économistes, qui sont technomorphiques, font de l’homme une machine manipulable. Les hommes, unités économiques, sont de plus en plus égaux, comme des machines précisément”.
Pour Lorenz, la subordination des valeurs non économiques est une catastrophe, non pas seulement culturelle mais biologique. Le consumérisme constitue une menace physiologique pour les peuples. Lorenz, en médecin, parle de pathologie collective. Nous mourrons d’artériosclérose. La civilisation du bien-être économique nous pousse lentement, pour Lorenz, vers la mort tiède. Il écrit : “Hypersensibles au déplaisir, nos capacités de jouissance s’émoussent”.
La néophilie, ce goût toujours insatisfait de nouvelles consommations, a, pour les anthropologues, des effets biologiques néfastes et mal connus. Mais qu’est-ce que la survie de l’espèce à côté de la hausse du prix des croissants au beurre ? Bref, si personne n’envisage ces problèmes, nous, si.
Mort tiède, mais aussi déclin démographique. La dictature de l’économie a fait de nous Européens des peuples court-vivants selon l’analyse de Raymond Ruyer. Affairés à nos préoccupations économiques immédiates, nous sommes devenus objets et victimes de l’histoire biologique.
Nos économistes ne sont sensibles au déclin démographique que parce qu’il compromettra le financement de la retraite. “Notre civilisation économiste, écrit Raymond Ruyer, est par essence anti-nataliste et suicidaire parce qu’elle est, par essence, anti-vitale, anti-instinctive”.
Mais la consommation de masse a aussi rendu la culture “primitive”. Les marchands de biens de consommation détiennent un pouvoir culturel, qui s’exerce dans le sens d’un déracinement, et d’une massification égalitaire. Ce ne sont pas les consommateurs qui choisissent leur style de vie – mythe démocratique cher aux libéraux – mais ce sont des firmes marchandes qui créent des comportements de masse en détruisant les traditions spécifiques des peuples. Par le “marketing”, bien pire que les propagandes politiques, on impose quasi-scientifiquement un nouveau comportement, en jouant sur le mimétisme des masses déculturées. Une sous-culture mondiale est en train de naître, projection du modèle américain. On orientalise ou on américanise à volonté. Depuis la fin de la première guerre mondiale, du “new-look” à la mode “disco”, c’est un processus cohérent de conditionnement sous-culturel qui est à l’œuvre. Le trait commun : le mimétisme des comportements lancés par les marchands américains. De la sorte, l’économie est devenue un des fondements qualitatifs de la nouvelle culture, outrepassant largement sa fonction de satisfaction des besoins matériels.
Même sur le plan strictement économique, qui n’est pas, de notre point de vue, capital, l’échec du système marchand depuis quelques années est patent. Ne parlons même pas du chômage et de l’inflation, ce serait trop facile. Jean Fourastié note “l’indigence des sciences économiques actuelles, libérale ou marxiste”, et les accuse d’usurpation scientifique. “Nous assistons, dit-il, surtout depuis 1973, à la carence des économistes et à l’immense naufrage de leur science”. Il ajoute : “les économistes libéraux ou socialistes ont toujours pensé que le rationnel seul permettait de connaître le réel. Leurs modèles mathématiques sont bâtis sur l’ignorance ou le mépris des réalités élémentaires.”
“Or, dans toute science, l’élémentaire est le plus difficile. Il en vient à être méprisé parce qu’il ne se prête pas aux exercices classiques sur quoi les économistes universitaires se décernent leurs diplômes”. Fourastié conclut : “Notre peuple, nos économistes, nos dirigeants vivent sur les idées du XIXième siècle. Les impasses de la rationalité commencent à devenir visibles. L’homme vit à la fin des illusions de l’intelligence”.
Un récent Prix Nobel d’économie, Herbert Simon, vient de démontrer que dans ses comportements économiques ou autres, l’homme, malgré l’ordinateur ne pouvait pas optimiser ses choix et se comporter rationnellement. Ainsi, la “Théorie des Jeux et du Comportement économique” de von Neumann et Morgenstern, une des bases du libéralisme, se révèle fausse. Le choix raisonné et optimal n’existe pas. Herbert Simon a démontré que les choix économiques étaient d’abord hasardeux, risqués, volontaristes.
Ces illusions de l’intelligence ont fait subir aux libéraux de graves échecs ; prenons-en quelques-uns au hasard : Le système libéral marchand gaspille l’innovation et utilise mal la création technique. Ceci, comme l’avait vu Wagemann, parce que la comptabilité en terme de profit financier à court terme (et non pas en terme de “surplus” global) freine tout investissement et toute innovation non vendable et non rentable dans de courts délais.
Autre échec, aux conséquences incalculables : l’appel à l’immigration étrangère massive.
Les profits immédiats, strictement financiers, résultant d’une main d’œuvre exploitable et malléable ont seuls compté en face des “coûts sociaux” à long terme de l’immigration, qui n’ont jamais été envisagés par l’État et le patronat. La cupidité immédiate des importateurs de main d’œuvre n’a même pas fait envisager le “manque à gagner” en terme de “non modernisation” provoqué par ce choix économique absurde. Le responsable d’une grande firme me déclarait récemment d’un ton méprisant que sa ville était “encombrée d’immigrés” et que cela le gênait personnellement. Mais après quelques minutes de conversation, il m’avouait en toute bonne conscience que dix ans auparavant, il avait (sic) “prospecté” à l’étranger pour (resic) “importer” de la main d’œuvre, qui fût bon marché. Une telle inconscience s’apparente à un nouvel esclavagisme. Il est frappant de constater que même l’idéologie marxiste, malgré son mépris des diversités culturelles et ethniques, n’a pas osé, comme le libéralisme, utiliser pour son profit le déracinement massif des populations rurales des pays en voie de développement.
Des gouvernements irresponsables et un patronat ignorant les réalités économiques, et dénuée du moindre sens civique et éthique, ont cautionné une pratique néo-esclavagiste dont les conséquences politiques, culturelles, historiques – et même économiques – sont incalculables (précisément) pour les pays d’accueil et surtout pour les peuples fournisseurs de main d’œuvre.
Plus soucieux des “affaires” et du “bien-être”, les libéraux n’ont pas fait face aux défis les plus élémentaires : crise de l’énergie, crise de l’étalon-dollar, hausse des coûts européens et concurrence catastrophique des pays de l’Est et de l’Extrême-Orient.
Qui s’en préoccupe ? Qui propose une nouvelle stratégie industrielle ? Qui envisage la fin de la prospérité déjà amorcée ? La réponse aux défis géants de la fin du siècle n’est possible que contre les pratiques libérales. Seule une optique économique fondée sur les choix d’espace économique européen semi-autarcique, de planification d’une nouvelle politique de substitution énergétique à moyen terme, et d’un retrait du système monétaire international, s’adapterait aux réalités actuelles.
Les dogmes libéraux ou “libertariens” du libre échange, de la division internationale du travail, et de l’équilibre monétaire s’avèrent non seulement économiquement utopiques (et nous sommes prêts à le démontrer techniquement) mais incompatibles surtout avec le choix politique d’un destin autonome pour l’Europe.
Comme pour les nouveaux philosophes qui se contentaient de réactualiser Rousseau, il faut prendre conscience de l’imposture de l’opération publicitaire des “nouveaux économistes”.
Il ne s’agit ni plus, ni moins que d’un retour aux thèses bien connues d’Adam Smith. Mais les nouveaux économistes français (Jenny, Rosa, Fourcans, Lepage) ne sont rien par eux-mêmes et ne font que vulgariser les thèses américaines. Regardons du côté de leurs maîtres.
Partant d’une critique pertinente, il est vrai , du “Welfare State” (l’État providence bureaucratique bien que néo-libéral), l’Ecole de Chicago, monétariste et conservatrice, avec Friedmann, Feldstein, Moore, etc. prône un retour à la loi micro-économique du marché, refuse toute contrainte de l’État à l’égard des firmes, retrouvant ainsi l’insouciance des libéraux du XIXième siècle à l’égard du chômage et des questions sociales.
Et l’école de Virginie, avec Rothbard, David Friedman, Tullock, etc. se veut “anarcho-capitaliste”, partisane de l’éclatement de l’État, et de la réduction totale de la vie sociale et politique à la concurrence et à l’unique recherche du profit marchand.
On pourrait critiquer ces thèses, connues et “réchauffées”, du point de vue économique. Mais qu’il suffise de dire, pour nous Européens que, même réalisable et “prospère”, un tel programme signifie notre mort définitive en tant que peuples historiques. Les “friedmaniens” et les “libertariens” nous proposent la soumission au système du marché mondial dominé par des lois profitables à la société américaine mais incompatible avec le choix que nous faisons de demeurer des nations politiques, et des peuples évoluant dans leurs histoires spécifiques.
L’économie organique, elle, ne se veut pas une Théorie. Mais une stratégie, correspondant uniquement au choix, dans l’Europe du XXième siècle, de sociétés où le destin politique et l’identité culturelle passent avant la prospérité de l’économie. Subsidiairement, la fonction économique y est pourtant mieux maîtrisée.
Nous réfléchissons, au G.R.E.C.E., sur cette nouvelle vision de l’économie, à partir des travaux d’Othmar Spann et d’Ernst Wagemann en Allemagne, Johan Akerman en Suède, et François Perroux en France.
Wagemann comparait l’économie libérale à un corps sans cerveau, et l’économie marxiste à un cerveau monté sur des échasses. L’économie organique, modèle pratique que nous ne prétendons pas exportable, veut s’adapter à la tradition trifonctionnelle organique des Européens.
Selon les travaux de Bertalanffy sur les systèmes, la fonction économique est envisagée comme organisme partiel de l’organisme général de la Communauté.
Selon les secteurs et les conjonctures, la fonction économique peut être planifiée ou agir selon les lois du marché. Adaptable et souple, elle admet le marché et le profit, mais les subordonne à la politique nationale. L’État laisse les entreprises, dans le cadre national, agir selon les contraintes du marché, mais peut, si les circonstances l’exigent, imposer par des moyens non-économiques la politique d’intérêt national.
Les notions irréelles de “macro et micro-économie” cèdent la place à la réalité de “l’économie nationale” ; de même les notions de secteur public et privé perdent leur sens, puisque tout est à la fois “privé” au niveau de la gestion, et “public” au sens de l’orientation politique.
Les biens collectifs durables sont préférés à la production de biens individuels obsolescents et énergétiquement coûteux. Les mécanismes et manipulations économiques sont considérés comme peu efficaces pour réguler l’économie par rapport à la recherche psychologique du consensus des producteurs.
La notion comptable de surplus et de coût social remplace les concepts critiquables de “rentabilité” et de “profit”. Par son choix de centres économiques autoritairement décentralisés, et d’un espace économique européen de grande échelle et semi-autarcique (cas des USA de 1900 à 1975) l’économie organique peut envisager une puissance d’investissement et d’innovation technique supérieure à ce qu’autorise le système libéral, freiné par les fluctuations monétaires et la concurrence internationale totale, (dogme réductionnisme du libre-échangisme selon lequel la concurrence extérieure serait toujours stimulante).
En dernière instance, l’économie organique préfère l’entrepreneur au financier, le travailleur à l’assisté, le politique au bureaucrate, les marchés publics et les investissements collectifs au difficile marché des consommateurs individuels.
Plus que les manipulations monétaires, l’énergie du travail national d’un peuple spécifique nous semble seul capable d’assurer à long terme le dynamisme économique.
L’économie organique n’est pas elle-même le but de son propre succès.
Mais elle se veut un des moyens d’assurer aux peuples européens le destin, parmi d’autres possibles, de peuples long-vivants.
Pour conclure, il faudrait citer la conclusion que l’économiste Sombart a donné à son traité sur Le Bourgeois, mais nous n’entretiendrons que le passage le plus prophétique : “Dans un système fondé sur l’organisation bureaucratique, où l’esprit d’entreprise aura disparu, le géant devenu aveugle sera condamné à traîner le char de la civilisation démocratique. Peut-être assisterons-nous alors au crépuscule des dieux et l’Or sera-t-il rejeté dans les eaux du Rhin”.
François Perroux aussi a écrit qu’il souhaitait la fin du culte de Mammon qui “brille aujourd’hui d’un prodigieux éclat”.
Nous avons choisi de contribuer à la fin de ce culte, d’assurer la relève du dernier homme”, celui de la civilisation de l’économie, dont le Zarathoustra de Nietzsche disait :
“Amour, création, désir, étoile ? Qu’est-cela ? Ainsi demande le dernier homme et il cligne de l’œil. La terre sera devenue plus exiguë et sur elle sautillera le dernier homme, lui qui amenuise tout. Nous avons inventé le Bonheur, disent les derniers hommes. Et ils clignent de l’œil”.
Les Juifs et la décadence européenne
« On peut juger que l’esprit juif a été dissolvant ; je ne partage pas vraiment cette théorie qui entretient l’irresponsabilité des Goyim. Beaucoup d’intellectuels juifs ont pianoté sur une partition maintes fois entendue mais bien ancrée : celle de l’ethnomasochisme d’origine chrétienne, ce défaut qui a été utilisé avec cynisme. Mon opinion est que la décadence européenne n’a aucune origine juive. Elle provient d’un poison bactérien présent dans l’âme européenne elle-même : l’esprit compassionnel, caritatif, repenti, qui est issu d’une certaine naïveté atavique, d’origine chrétienne, et sur laquelle, bien sûr, certains [de vos] intellectuels juifs ont joué cyniquement.
[...] Rendre les Juifs responsables de nos maux est une position déshonorante et irresponsable. Faire des Juifs les ennemis principaux des peuples d’origine européenne, compte tenu de la situation actuelle, constitue une option irréaliste. Cela relève de la nostalgie et l’incapacité à s’adapter aux situations nouvelles, à formuler une réponse inadaptée à un nouveau défi. Malheureusement, dans ma famille de pensée, improprement qualifiée d’ « extrême droite » par les censeurs, d’excellentes analyses très réalistes et de fulgurantes intuitions s’associent trop souvent avec des pesanteurs passéistes, affectives. On peine à se détacher de ce passé, de cette culture antisémite – je préfère dire antijuive – Drumont, Céline, les regards sur les rétroviseurs de l’histoire, l’Affaire Dreyfus, la dernière guerre, etc. – qui ne correspondent plus aux temps présents et à venir. L’impensé pollue la pensée, la nostalgie défigure l’analyse. Mon point de vue n’est pas moral, je le précise, je ne m’inspire en rien de l’Évangile, mes vrais maîtres sont Platon, Aristote, Cicéron et Machiavel, qui tous ont condamné la fusion des peuples et l’égalitarisme ; je ne me conforme qu’à l’esprit politique pur. Vous aurez compris que je ne suis pas moralement choqué par l’antijudaïsme mais que je le condamne au nom de son inutilité politique et au nom de l’ennui profond, et que cette passion pathologique et de ressentiment m’inspire. »
Guillaume Faye, « La nouvelle question juive », Annexe 2, « L’attitude identitaire européenne face aux Juifs ». Texte d’une conférence privée prononcée par l’auteur, à Paris, au cours d’un dîner-débat au Sénat, en janvier 2004, devant des élus et personnalités juives proches de l’association France-Israël et du Jewish American Congress.




