Nietzsche et le renversement du platonisme

« Le renversement du platonisme, renversement suivant lequel les choses sensibles deviennent pour Nietzsche le monde vrai et les choses suprasensibles le monde illusoire, reste entièrement à l’intérieur de la métaphysique. Cette façon de dépasser la métaphysique, que Nietzsche envisage, à savoir dans le sens du positivisme du XIX ème siècle, marque seulement, quoique sous une forme différente et supérieure, que l’on ne peut plus s’arracher à la métaphysique. Il semble à vrai dire que le méta-, le passage par transcendance au suprasensible, soit ici écarté en faveur d’une installation à demeure dans le côté « élémentaire » de la réalité sensible, alors que l’oubli de l’être est simplement conduit à son achèvement et que le suprasensible, en tant que volonté de puissance, est libéré et mis en action.

[...] La volonté de volonté, sans qu’elle puisse elle-même le savoir ni tolérer un savoir à ce sujet, s’oppose à tout destin : par ce mot nous entendons ici l’attribution d’une manifestation possible de l’être de l’étant. La volonté de volonté durcit toute chose et la conduit dans l’absence de destin. »

Martin Heidegger, « Dépassement de la métaphysique », in « Essais et conférences », Tel Gallimard, p. 91.

Aux îles fortunées

« Les figues tombent des arbres. Elles sont douces et sucrées, et en tombant, leur pelure rouge éclate. Je suis l’aquilon qui abat les figues mûres.

Ainsi mes préceptes tombent à vos pieds, mes amis, pareils à des figues mûres ; buvez-en le suc et la pulpe fraîche. L’automne nous environne, et le ciel pur de l’après-midi.

Voyez autour de nous quelle abondance ! C’est du sein de la profusion qu’il est beau de jeter un regard sur les mers lointaines.

Jadis on invoquait Dieu en laissant errer ses regards sur les mers lointaines ; mais moi je vous ai appris à invoquer le Surhumain.

Dieu n’est qu’une conjecture, mais je ne veux pas que vos conjectures dépassent la mesure de votre vouloir créateur.

Pourriez-vous créer un dieu ? Ne me parlez donc plus des dieux ! Mais le Surhumain, vous pouvez le créer.

Non pas en vous peut-être, mes frères, mais vous pouvez devenir les pères et les ancêtres du Surhumain ; c’est ce que vous pouvez créer de mieux.

Dieu est une conjecture, mais je veux que vos conjectures se tiennent dans les limites du pensable.

Pouvez-vous penser Dieu ? Mais il faut que votre volonté de trouver le Vrai transforme toute chose en réalité pensable à l’homme, visible à l’homme, sensible à l’homme. Il vous faut pousser la pensée jusqu’à la limite de vos propres sens.

Et ce que vous appeliez le monde, il vous faudra commencer par le créer à nouveau. Il faut que vous y incarniez votre raison, votre image, votre vouloir, votre amour. Et c’est là, en vérité, que vous trouverez votre félicité, disciples de la Connaissance.

Et comment apporteriez-vous la vie sans cette espérance, disciples de la Connaissance ? Vous ne sauriez avoir été placés par la naissance dans un monde inconcevable ni dans un monde irrationnel.

Et pour vous ouvrir tout mon cœur, mes amis, je vous dirai : S’il y avait des dieux, comment supporterais-je de n’être pas Dieu ? Donc, il n’y a pas de dieux.

Voilà la conclusion que j’ai tirée, mais à son tour elle me tire à sa suite.

Dieu n’est que conjecture ; mais qui pourrait épuiser tous les tourments de cette conjecture sans en mourir ? Faudra-t-il prendre au créateur sa foi, à l’aigle son vol plané dans les hauteurs qui sont siennes ?

Dieu est une pensée qui tord tout ce qui est droit et fait tournoyer tout ce qui est ferme. Hé quoi ? Le temps s’évanouirait, et les choses éphémères ne seraient que mensonge ?

Cette pensée donne le vertige et le tournis au squelette humain et la nausée à l’estomac ; en vérité, une pareille conjecture est de celles qui font tourner la tête.

J’appelle malignes et inhumaines toutes ces théories d’un Être unique et absolu et immuable et satisfait et impérissable.

L’impérissable – n’est que symbole. Et les poètes ne mentent que trop.

Mais les meilleurs symboles sont ceux qui parlent du temps et du devenir ; ils doivent être louange et justification de tout l’éphémère.

Créer – voilà ce qui nous affranchit de la douleur, ce qui allège la vie.

Mais pour que naisse le créateur, il faut beaucoup de douleur et de nombreuses métamorphoses.

Oui, votre vie sera riche en amères agonies, ô créateurs ! Et c’est ainsi que vous vous ferez les défenseurs, les avocats de tout l’éphémère.

Si le créateur doit être lui-même l’enfant qu’il s’agit de mettre au monde, il faut qu’il accepte d’être aussi la mère en gésine et les douleurs de l’enfantement.

En vérité, ma route m’a fait passer à travers des centaines d’âmes, des centaines de berceaux et de douloureux enfantements. J’ai passé par bien des départs, je connais le déchirement des heures dernières.

Mais tel est mon vouloir créateur, mon destin. Ou, pour vous parler franc, tel est le destin que m’impose mon vouloir.

Tout l’être sensible souffre en moi de se sentir prisonnier, mais toujours mon vouloir intervient pour m’affranchir et me donner la joie.

Vouloir est délivrance ; telle est la vraie conception du vouloir et de la liberté ; voilà l’enseignement de Zarathoustra.

Ne plus vouloir, ne plus juger, ne plus créer ! Ô ! puisse cette grande lassitude me demeurer toujours étrangère !

Dans la recherche de la connaissance, je n’éprouve jamais que le plaisir de ma volonté, occupée à engendrer, à grandir ; et si ma connaissance conserve en moi son innocence, c’est parce qu’elle garde toujours la volonté d’être féconde.

C’est cette volonté qui m’a écarté de Dieu et des dieux ; que nous resterait-il à créer, s’il existait des dieux ?

Mais toujours me ramène vers les hommes mon fervent vouloir créateur ; tel le ciseau attiré par la pierre.

Hélas ! ô humains, c’est dans la pierre que dort l’image que je cherche, celle qui est pour moi l’image entre toutes les images. Hélas ! pourquoi faut-il qu’elle dorme dans la plus dure, la plus laide des gangues ?

À présent le ciseau s’acharne cruellement contre sa prison. La pierre vole en éclats ; mais que m’importe ?

J’achèverai ma statue, car une Ombre m’est apparue, tout ce qu’il y a de silencieux et de léger au monde m’est un jour apparu.

La beauté du Surhumain m’est apparue comme une Ombre. Ah ! mes frères, que m’importent désormais – les dieux ?

Ainsi parlait Zarathoustra. »

Friedrich Nietzsche, « Ainsi parlait Zarathoustra », II – « Aux îles fortunées ».

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Destin

16/02/2010 Mathieu 2 commentaires

Konstantín Alexeyevich Vasilyev

« [...] Pour la saga, l’homme est en grande partie responsable de son destin, je dirai même maître de son destin. On possède de cela d’innombrables illustrations, la plus tragique étant celle de Gísli le proscrit (« Gísla saga Súrssonar »), la plus touchante, celle d’Audunn des fjords de l’ouest (« Audunar tháttr vestfirzka »). L’homme des sagas n’a pas choisi d’être tel qu’il est, mais il lui appartient : d’admettre ce qu’il est, de l’accepter, de l’assumer. Dans cette série de verbes tient toute la grandeur épique des sagas. Notion grandiose, et d’un caractère tragique éminent. Ce qui fait la grandeur de l’homme, ce n’est pas une révolte, vaine, contre le destin : c’est de le prendre à son compte, de s’en faire l’artisan lucide, volontaire, conscient. Alors, les perspectives se renversent : il n’y a plus de victime de la fatalité. Bien avant Spinoza, les anciens Islandais savaient que la liberté est consentement à un ordre. Rien d’écrasé, d’implorant ni de tremblant dans leur attitude. Plutôt une grande volonté de se connaître, de s’accepter, puis de s’accomplir. »

Régis Boyer, « Mœurs et psychologie des anciens Islandais », I – Conception du destin, p. 18, éditions du Porte-Glaive, 1987.

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Les aèdes

Nils Johan Olsson Blommér - "Brage sittande vid harpan, Idun stående bakom honom" (Bragi assis jouant de la harpe, Iðunn debout derrière lui)« Les aèdes ont sans doute été les premiers grands découvreurs et maîtres de la langue grecque et très certainement les créateurs du dialecte qui devint compréhensible aux Grecs parlant tous les dialectes. À vrai dire leur style et la forme extérieure, l’hexamètre, ne nous sont connus qu’à travers son exemple le plus achevé, à travers Homère. Leur lourde tâche d’aèdes avait vraiment de quoi remplir une vie, et à côté de cela, ils n’auraient pu se charger encore de la divination, de la guérison des maladies ou d’une fonction sacerdotale.

Et leur chant, malgré tous les dieux et toutes les croyances qu’il pouvait renfermer, n’avait pas besoin de prêtres pour se faire entendre. Ce sont les génies du chant, les Muses, de qui le jeune berger Hésiode reçoit directement sa place et sa consécration, et le récit qu’il en fait brille de la naïveté des premiers âges. Ton et poésie ont ici de bien plus grands patrons qu’aucun prêtre n’aurait pu l’être, à savoir les dieux eux-mêmes, Apollon, Hermès et les Muses déjà nommées ; sur l’Olympe, ce n’est que chant et musique. En dehors de ces dieux, ses prédécesseurs sur terre deviennent eux aussi pour l’aède des figures merveilleuses avec leurs propres mythes, le plus souvent tragiques.

Mais si nous voulons connaître avec exactitude son rapport avec les auditeurs, il nous faut faire abstraction de tout ce qui nous entoure aujourd’hui. Rien ne nous est plus étranger qu’un peuple qui ne s’intéresse pas aux évènements du jour, mais demande avec insistance et ardeur d’être informé en détail sur les dieux et héros qu’il a créés, mais qui sont restés inachevés et effrayants, et qu’on lui présente maintenant parés d’une telle beauté et d’une telle vitalité. C’est sa propre existence, mais exprimée de façon sublime, et de plus l’image de l’univers entier : l’Olympe, la Terre et les Enfers, dans un vaste ensemble. Jamais sur terre la poésie n’est redevenue une nécessité aussi pressante ; car seuls les aèdes possèdent des informations sur ce tout et complètent cette information de génération en génération.

Leur emprise complète sur l’imagination de la nation forme un tout avec sa façon naïve de croire en ses récits, qui après tout sont son œuvre personnelle et peuvent fortement diverger entre eux. Le peuple qui les écoutait croyait certainement tout ce qu’il entendait et en désirait toujours plus. Dans cette grande image idéale de son être personnel et durable, il ne jouissait pour ainsi dire que de réalités éternelles, alors qu’aujourd’hui nous ne sommes entourés que de journaux.

Les aèdes et leurs auditeurs n’ont pas été à ce point absorbés par leur sujet chez tous les peuples qui ont eu des épopées. Chez les Germains, ce que l’on rapportait sur les dieux était l’affaire d’une poésie profane, comme chez les Grecs, mais il y avait une sérieuse différence : « Dans le mythe germanique, l’esprit créateur qui l’a imaginé ne se laisse jamais prendre au mirage de sa réalité. Quelque extraordinaire qu’aient pu être ses rêves, il restait parfaitement conscient, au fond de lui-même, que tout était sa propre création, qu’il n’avait pas à considérer comme une réalité palpable, mais comme l’expression symbolique de rapports naturels et de préceptes moraux, et que malgré toute cette profondeur, tout ce sérieux, il ne s’en livrait pas moins à un jeu plein de fantaisie et de gaîté avec ses dieux et ses héros » (W. Jordan). Les Grecs, en revanche, semblent avoir été longtemps habités par la ferme volonté d’oublier le plus possible la signification originelle de leurs mythes et de tout concevoir de manière exclusivement épique, ce qui leur a permis d’atteindre une bien plus grande beauté épique ; ce qui manque – exception faite de la théogonie – c’est l’idée que le mythe pourrait être uniquement une enveloppe, une expression symbolique pour quelque chose qui se trouve située au-delà de lui ; forme et signification semblent parfaitement coïncider, du fait qu’un art savant en a réalisé la fusion. Toutes les tentatives visant à transformer spéculativement la religion, toutes les velléités tendant à concevoir le divin d’une manière abstraite ont dû rester impuissantes pendant de longs siècles, face à ce monde de belles figures.

À présent si l’on veut juger de la valeur d’une religion uniquement d’après sa faculté plus ou moins grande de jeter les bases de la moralité, même les plus beaux polythéismes se situent en retrait de ce point, et celui des Grecs tout autant. Ses dieux, même une fois libérés de leur lugubre forme démonique passée, n’en restent pas moins, d’après leur origine, des forces naturelles, et comme ils sont nombreux, on n’accorde qu’une confiance très limitée à la puissance de chaque divinité – car la force universelle en général, le destin, se situe en dehors d’eux – tout comme une confiance très relative en leur bonté. Le culte infiniment riche des dieux ne doit pas nous déconcerter sur ce point. Notre question initiale : quel bien les Grecs retiraient-ils de leurs dieux ? se rapproche déjà un peu de la réponse : plus de bien qu’on ne saurait le dire, étant donné que ces dieux étaient issus de la conception que s’en faisait l’ensemble du peuple et avaient été façonnés par les plus hautes forces spirituelles dont ils disposaient et modelés à l’image des hommes pour de venir le miroir transfiguré de la nation, mais un bien qui n’était que très relatif, dès l’instant qu’il s’agissait d’un symbole moral et d’un réconfort. »

Jacob Burckhardt, « Histoire de la civilisation grecque », Tome II, II – Les Grecs et leurs dieux, pp. 48-51, L’Aire 2002.

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Magnificence

Sverige

« Magnificence de ce qui est simple.

Seule la forme conserve la vision.
Mais la forme est œuvre de poète.

Quel homme, aussi longtemps qu’il fuit la tristesse, pourrait être jamais touché par un souffle vivifiant ?

La douleur dispense sa force de guérison, là où celle-ci est le moins soupçonnée. »

Martin Heidegger, « L’Expérience de la pensée », in « Questions III et IV », Tel Gallimard, p. 27.

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